Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

ATTENTAT DE LECOMTE

25 avril 1846. [1]

J’ai dîné hier chez M. Decazes avec lord Palmerston et lord Lansdowne.

Lord Palmerston est un homme replet, petit, blond, qu’on dit spirituel. Il a la figure pleine, ronde, large, colorée, réjouie et fine, un peu vulgaire. Il avait un cordon rouge et une plaque que je crois être celle du Bain.

Le marquis de Lansdowne fait un contraste parfait avec lord Palmerston. Il est grand, brun, sec, grave et gracieux, l’air distingué ; un gentleman. Il avait une plaque à l’habit, et, au cou, un ruban bleu sombre, auquel pendait une décoration d’or émaillé en forme de roue surmonté de la harpe d’Irlande.

M. Decazes m’a amené ces deux messieurs. Nous avons causé quelques instants de l’Irlande, des céréales et de la maladie des pommes de terre.

— La maladie de l’Irlande est plus grave encore, ai-je dit à lord Palmerston.

— Oui, m’a-t-il répondu. Les campagnards irlandais sont bien misérables. Vos paysans à vous sont heureux. Ah ! vous êtes bien favorisés par le ciel ! Quel climat que la France !

— Oui, mylord, ai-je repris, mais vous êtes, vous, favorisés par la mer. Quelle citadelle que l’Angleterre !

Lady Palmerston est gracieuse et cause bien. Elle a dû être charmante. Elle n’est plus jeune. Lord Palmerston l’a épousée il y a quatre ans, après un amour mutuel qui durait depuis trente ans. Je conclus de la chose que lord Palmerston appartient un peu à l’histoire et beaucoup au roman.

À table, j’étais entre M. de Montalivet et Alexandre Dumas. M. de Montalivet avait la plaque de la Légion d’honneur et Alexandre Dumas la plaque d’un ordre qu’il m’a dit être de Saint-Jean et que je crois lucquois ou piémontais.

J’ai mis M. de Montalivet sur l’événement du 16 avril. Il était, comme on sait, dans le char à bancs à côté du roi.

— De quoi causiez-vous avec le roi au moment de l’explosion ? lui ai-je dit.

— Je ne puis m’en souvenir, m’a-t-il répondu. Je me suis permis de questionner le roi à ce sujet. Il ne peut également se le rappeler. La balle de Lecomte a tué quelque chose, c’est notre mémoire. Tout ce que je sais, c’est que notre conversation, sans être importante, nous occupait fort. Si elle n’eût pas absorbé toute notre attention, nous aurions certainement aperçu Lecomte quand il s’est dressé au-dessus du mur pour tirer. Le roi du moins, car, moi, je tournais un peu le dos pour parler au roi. Tout ce que je me rappelle, c’est que je gesticulais très fort dans ce moment-là. Quand le premier coup est parti, quelqu’un de l’escorte a crié : C’est un chasseur qui décharge son fusil. J’ai dit au roi : — Singulier chasseur qui tire le reste de sa poudre sur les rois ! — Comme j’achevais, le second coup a parti. Je me suis écrié : — C’est un assassin ! — Oh ! a dit le roi, pas si vite ! ne jugeons pas comme cela ! Attendons ! cela va s’expliquer. — Vous reconnaissez bien là le roi, n’est-ce pas ? Calme, serein, devant l’homme qui venait de tirer sur lui, presque bienveillant. En ce moment, la reine m’a touché doucement l’épaule, je me suis retourné, elle m’a montré sans dire une parole la bourre du fusil qui était tombée sur ses genoux et qu’elle venait de ramasser. Ce silence avait quelque chose de paisible qui était solennel et touchant. La reine, quand sa voiture penche un peu, tremble de verser ; elle se signe lorsqu’il tonne ; elle a peur d’un feu d’artifice ; elle met pied à terre quand il faut passer un pont. Lorsqu’on tire sur le roi et qu’elle est là, elle est tranquille. N’est-ce pas que c’est beau ? Au reste, qu’aucune catastrophe ne soit arrivée, c’est un miracle.

— Oui, certes, ai-je dit. Cette carabine pleine de balles déchargée sur cette voiture pleine de monde, et pas une goutte de sang versé, tous ces arbres criblés et pas une personne atteinte, c’est un miracle, mais un miracle comme ceux que la providence fait aujourd’hui. Autrefois, selon la tradition, elle arrêtait le soleil, elle faisait remonter les fleuves, elle faisait parler les bêtes ; aujourd’hui elle se borne à troubler l’esprit qui rêve un crime ; elle persuade au misérable de mettre deux balles dans un canon de fusil, et lui fait oublier qu’à vingt pas les deux balles s’écarteront nécessairement de vingt pieds ; elle lui persuade de bourrer le canon d’à côté de chevrotines et de gros plomb, et lui fait oublier que le coup ainsi forcé déviera certainement et relèvera de deux pieds à six pas ; en tout cela elle fait une chose simple, et cette chose simple est un miracle. J’avoue que ce genre de miracles me plaît mieux que l’ancien, et me prouve mieux la providence.

— Vous avez raison, a dit le chancelier qui nous écoutait. Au reste, Lecomte, que j’ai interrogé aujourd’hui, explique l’énorme charge de son fusil par un calcul. Il voulait, dit-il, tuer le roi et atteindre beaucoup de monde afin que les sains et saufs étant occupés à secourir les blessés, personne ne pût songer à le poursuivre.

J’ai repris : — Chose frappante que ce moyen ! L’assassin croyait assurer son salut, et il assurait le salut du roi !


cour des pairs.
1er juin, midi un quart.

La tribune et le fauteuil du président ont été enlevés.

L’accusé est assis à la place où est habituellement la tribune, et il est adossé à une draperie de serge verte mise là pour le procès, entre quatre gendarmes à bonnets de grenadiers, buffleteries jaunes, plumets rouges ; devant lui sont assis cinq avocats, rabats blancs et robes noires. Celui du milieu a le ruban de la Légion d’honneur et les cheveux gris. C’est Me Duvergier, le bâtonnier. Derrière l’accusé, des banquettes rouges occupées par des spectateurs remplissent l’hémicycle où siège d’ordinaire M. le chancelier.

L’accusé a quarante-huit ans, il n’en paraît guère que trente-six. Il n’a rien sur sa physionomie qui annonce ce qu’il a fait. C’est un de ces visages calmes et presque insignifiants qui disposent plutôt bien que mal. Le général Voirol, mon voisin, me dit : — Il a l’air d’un bon diable. — Cependant, l’expression sombre gagne peu à peu cette figure assez belle, quoique d’un type vulgaire, et il prend l’air d’un mauvais diable. De la place où je suis, ses cheveux et ses moustaches paraissent noirs. Il a le visage allongé, les joues colorées. Il baisse presque toujours les yeux ; quand, par moment, il les relève, c’est jusqu’au plafond. Si c’était un fanatique, je dirais jusqu’au ciel. Il a une cravate noire, une chemise blanche, et une vieille redingote noire à un seul rang de boutons, sans ruban, quoiqu’il soit légionnaire. Le général Berthezène se penche vers moi et me conte qu’hier Lecomte avait été tranquille tout le jour, mais qu’il devint furieux quand on lui refusa un habit noir neuf qu’il avait demandé pour paraître devant la haute cour. Ceci est un trait de caractère.

Pendant l’appel des pairs, il a promené ses yeux çà et là. Aux questions préliminaires du chancelier, il a répondu à voix basse. Quelques pairs ont crié : Plus haut. Le chancelier lui a dit de se tourner vers la cour.

On a introduit les témoins, parmi lesquels quelques femmes fort parées et des paysannes. Ils sont à ma droite, dans le couloir à gauche de la tribune. M. Decazes va et vient parmi les témoins. On introduit M. de Montalivet, premier témoin, avec le cordon rouge et deux plaques, dont une étrangère. Il arrive en boitant, à cause de sa goutte. Un valet, en livrée feuille morte à collet rouge, le soutient.

Un’jeune avocat en robe se tient debout derrière l’accusé. On introduit un tout jeune pair qui ne paraît pas plus de dix-huit ans et qui est, je crois, M. d’Aboville.

J’échange un salut avec M. Martinez de la Rosa, ambassadeur d’Espagne, qui est derrière moi dans la tribune diplomatique.

Pendant la suspension de l’audience, j’ai examiné les pièces à conviction qui sont dans le couloir de droite. Le fusil est à deux coups, à canons rubannés, la batterie ornée d’arabesques renaissance ; presque une arme de luxe. La blouse que portait l’assassin est bleue, assez usée. Le foulard dont il s’est caché le visage pour tirer est un foulard de coton, fond café, à raies blanchâtres. À toutes ces pièces pend un petit carton portant les signatures des agents de l’instruction et la signature de Pierre Lecomte.

5 juin.

Pendant une suspension d’audience, j’ai vu cet homme de près. Il paraît son âge. Il a le visage hâlé d’un chasseur et flétri d’un prisonnier. Quand il parle, quand il s’anime, quand il se lève debout, son aspect devient étrange. C’est un geste brusque, une attitude farouche. Son sourcil droit se dresse vers l’angle du front et lui donne je ne sais quel air égaré et diabolique. Il parle d’une voix sourde, mais ferme.

Il y a eu un moment où, expliquant son crime, il disait :

— Je m’étais arrêté, le 15 avril, sur la place du Carrousel, il pleuvait, j’étais sous un auvent ; je regardais machinalement des estampes. On causait dans la boutique à côté, trois hommes et une femme ; j’écoutais, machinalement aussi, j’étais triste. Tout à coup, le nom du roi m’a frappé, on parlait du roi, j’ai regardé ces hommes, je les ai reconnus pour des domestiques du château, ils disaient que le roi partirait le lendemain pour Fontainebleau. En ce moment-là, mon idée m’est apparue. Elle m’est apparue clairement, affreusement. La pluie a cessé. J’ai étendu la main en dehors de l’auvent, j’ai vu qu’il ne pleuvait plus, je m’en suis allé. Je suis rentré chez moi, dans ma chambre. Dans ma petite chambre démeublée et misérable. J’y suis resté seul. Trois heures. J’ai songé, j’ai rêvé. J’étais bien malheureux. Mon projet me revenait toujours. Et puis la pluie a recommencé, le temps était sombre, il faisait grand vent, un ciel presque noir. Je me suis senti comme fou. Tout à coup, je me suis levé. C’était fini, je venais de prendre mon parti. — Voilà comment la chose m’est venue.

Dans un autre moment, à une observation de M. le chancelier que le crime était sans motif, il a dit :

— Comment ! j’ai écrit au roi. Une fois, deux fois, trois fois. Le roi ne m’a pas répondu. Oh ! alors…

II n’a pas achevé sa pensée ; mais son poing s’est crispé sur la barre. En ce moment il était effrayant. C’est vraiment un homme fauve. Il se rassied. Le voilà au repos. Calme et farouche.

Pendant que le procureur général parlait, il s’agitait comme un loup, et paraissait furieux. Quand son défenseur (Duvergier) a parlé, il lui est venu des larmes aux yeux. Elles coulaient sur ses joues, grosses et visibles.

Dicté par moi, ce 6 juin 1846.

Voici comment cela se passe. À l’appel de son nom fait à haute voix par le greffier, chaque pair se lève et prononce la sentence, également à haute voix.

Les trente-deux pairs qui ont voté avant moi ont tous prononcé la peine des parricides ; quelques-uns, par adoucissement, la peine capitale.

Quand mon tour est venu, je me suis levé. J’ai dit :

— En présence de l’énormité du crime et de la futilité du motif, il m’est impossible de croire que le coupable ait agi dans la pleine possession de sa liberté morale, de sa volonté. Je ne pense pas que ce soit là une créature humaine ayant une perception nette de ses idées ni une conscience claire de ses actions. Je ne puis prononcer contre cet homme d’autre peine que la détention perpétuelle.

J’ai dit ces paroles à très haute voix. Dès les premiers mots tous les pairs se sont retournés et m’ont écouté dans un silence qui semblait m’inviter à poursuivre. Je me suis cependant arrêté là et je me suis rassis. L’appel nominal a continué.

Le marquis de Boissy s’est levé à son tour et a dit :

— Nous venons d’entendre des paroles graves. M. le vicomte Victor Hugo a émis une opinion qui me frappe profondément et à laquelle je me rallie. Je pense, comme lui, que le coupable n’a pas la plénitude de sa raison. Je prononce la détention perpétuelle. 

L’appel nominal a continué.

Je ne dois pas oublier de dire que quelques instants avant moi, M. le conseiller Mesnard, appelé à son tour, avait déclaré que sa longue habitude des procès criminels comme ancien magistrat lui donnait peut-être le droit d’affirmer que l’accusé Pierre Lecomte n’offrait aucun des signes de la manie, de l’hypocondrie ou de la folie, qu’il devait par conséquent subir la responsabilité de son acte, c’est-à-dire la peine des parricides. À cette observation près, presque aucun pair ne parlait au delà de son vote qui se faisait d’une façon brève et sans rien ajouter à l’indication de la peine.

L’appel nominal s’est prolongé avec cette lugubre monotonie : la peine capitale, la peine des parricides, et est arrivé, suivant l’ordre des dates de prise de séance, jusqu’aux plus anciens pairs. Le vicomte Dubouchage, appelé à son tour, a dit :

— Jusqu’ici, dans tous les procès de cette nature, toutes les fois que la vie du roi a été menacée, j’ai voté pour la peine la plus sévère. Cette fois, déjà inquiété pendant le débat par l’attitude de l’accusé, mais pleinement éclairé par les observations de M. Victor Hugo, je déclare que, selon mon opinion, le coupable n’est pas sain d’esprit. M. le vicomte Hugo en a indiqué les motifs en peu de mots, mais d’une façon qui me paraît victorieuse. Je me rallie à son vote et je prononce comme lui la détention perpétuelle.

Les autres pairs, il n’en restait plus qu’un très petit nombre, ont voté tous la peine des parricides.

M. le chancelier, appelé le dernier, s’est levé et a dit :

— Je prononce la peine des parricides. Maintenant, un second tour d’opinion va commencer. Le premier vote n’est que provisoire, le deuxième seul est définitif. Chacun est donc libre de se rétracter ou de persister. Une opinion digne d’une profonde attention en elle-même, non moins digne de considération par la bouche dont elle émane, s’est produite avec autorité, quoique en minorité imperceptible, pendant le cours du vote. Je crois devoir déclarer ici que pendant la durée de cette longue instruction, pendant sept semaines, j’ai vu l’accusé tous les jours, je l’ai interrogé, pressé, questionné, et, comme disaient les anciens parlementaires, retourné dans tous les sens. Jamais, jamais un seul instant sa lucidité d’esprit ne s’est troublée. Je l’ai toujours trouvé raisonnant juste avec l’affreuse logique de son action, mais sans déraison comme sans repentir. Ce n’est donc pas un fou, je l’affirme. C’est un homme qui sait ce qu’il a voulu et qui accepte ce qu’il a fait. Qu’il en subisse les conséquences. Je rappelle à la Cour, pour achever d’éclairer sa religion, que la peine du parricide ne se complique plus du poing coupé. Le coupable, mené en chemise, pieds nus, la tête couverte d’un voile noir, exposé sur l’échafaud pendant la lecture de l’arrêt, voilà toute l’aggravation. En terminant, je reviens aux idées par lesquelles j’ai commencé, et je serais touché que nos nobles collègues dissidents les prissent en considération.

Le comte Molé qui avait voté la peine capitale s’est levé et a dit :

J’ignorais que le poing coupé eût été aboli. Du moment où cette torture a été supprimée je n’hésite plus à voter la peine des parricides.

Le marquis de Gabriac, qui s’était abstenu de voter et avait réservé son opinion, a dit :

— Je vote la peine des parricides.

On a commencé le second appel nominal. Le nombre des pairs votant la peine des parricides s’est encore accru.

À l’appel de mon nom, je me suis levé, un profond silence s’est fait. J’ai dit :

— La cour comprendra les scrupules d’une conscience effrayée qui, pour la première fois, sent s’agiter en elle d’aussi redoutables questions. Ce moment, messieurs les pairs, est solennel pour tous ; il ne l’est ici pour personne autant que pour moi. J’ai sur les peines irréparables des idées arrêtées et complètes depuis dix-huit années. Ces idées, vous les connaissez. Simple écrivain, je les ai publiées, homme politique, si Dieu m’aide, je les appliquerai. À la place que j’occupe ici, que nous occupons tous, on est tout à la fois juge et législateur. Ce double caractère est tellement mêlé en nous dans toutes nos fonctions, qu’en présence des nécessités politiques comme en présence des devoirs judiciaires, on peut dire que, chez le pair de France, le législateur se compose du juge et le juge se compose du législateur. À aucun moment de notre vie publique, il ne nous est donné d’abstraire de nous-même et d’oublier l’une ou l’autre de ces deux qualités, législateur et juge, et ces deux qualités ne font qu’une mission. Ainsi, au point de vue général, je répugne aux peines irréparables ; dans le cas particulier, je ne les admets pas. Ce n’est pas que je n’aie point recueilli dans tout ce qui m’intéresse ici plus d’un enseignement utile et sérieux. J’ai écouté avec recueillement les observations présentées par M. le chancelier. Elles sont graves, venant d’un si éminent esprit. Je suis frappé de l’unanimité imposante de cette imposante assemblée. Mais l’opinion de M. le chancelier, l’unanimité de la cour, cela est beaucoup en présence du raisonnement, cela n’est rien devant la conscience. Depuis que le procès est pendant, j’ai médité et je me suis préparé au grand acte que nous accomplissons par un examen sévère. Avant les débats, j’ai lu, relu, étudié toutes les pièces du procès ; pendant les débats, j’ai considéré l’attitude, la physionomie, le geste, j’ai scruté l’âme de l’accusé. Eh bien, je le dis à cette cour composée d’hommes justes, je le dis à M. le chancelier dont l’opinion a tant de poids, je persiste dans mon vote. Le résultat de mes études, c’est une conviction. Cette conviction la voici : L’accusé est un homme solitaire. La solitude est bonne aux grands esprits et mauvaise aux petits. La solitude trouble les cerveaux qu’elle n’illumine pas. Pierre Lecomte, homme solitaire, esprit chétif, devait de toute nécessité devenir un homme farouche et d’un esprit troublé. L’attentat sur le roi, et sur quel roi ! sur le prince le plus sage et le plus éminent de l’Europe, l’attentat sur un père, et sur quel père ! et à quelle heure ! lorsqu’il est entouré de sa famille ! l’attentat sur un groupe de femmes et d’enfants, la mort jetée au hasard, vingt crimes possibles ajoutés et mêlés à un crime voulu, voilà l’action. Elle est monstrueuse. Rien n’a arrêté ce misérable. Maintenant, examinons le motif, le voici : Une retenue de vingt francs sur une gratification annuelle, une démission acceptée, trois lettres restées sans réponse. Comment ne pas être frappé d’un tel rapprochement et d’un tel abîme ! Je le répète en terminant, en présence de ces deux extrêmes, le crime le plus grand, le motif le plus futile, il est évident pour moi que la raison manque, que la pensée qui a fait un tel rapprochement et franchi un tel abîme n’est pas une pensée lucide, et que ce coupable, cet assassin, cet homme sauvage et solitaire, cet être effaré et féroce, est un fou. Ce n’est pas un fou pour un médecin peut-être, c’est un fou à coup sûr pour un moraliste. J’ajoute que la politique est ici d’accord avec la justice, et qu’il est toujours bon de retirer la raison humaine d’un crime qui révolte la nature et qui ébranle la société. Je persiste dans mon vote. —

Les pairs m’ont écouté avec une attention profonde et sympathique. MM. de Boissy et Dubouchage ont persisté comme moi, M. de Boissy en disant qu’il eût souhaité que l’arrêt portât : la détention perpétuelle dans une maison d’aliénés.

À son tour de voter, le premier président Séguier a dit que si la peine des parricides n’existait pas, il faudrait l’inventer pour Pierre Lecomte.

MM. de Broglie, Molé, Portalis, Beugnot,Daru, Montalembert, Cousin, Thénard et Gay-Lussac ont voté la peine des parricides.

MM. d’Harcourt, Pontécoulant, Villemain, de la Moskowa ont voté la peine capitale.

Il y avait 232 votants. Voici comment se sont réparties les voix :

196 pour la peine des parricides ;

33 pour la peine capitale ;

3 pour la détention perpétuelle.


On peut dire que la Chambre des pairs tout entière fut froissée de la mise à mort de Lecomte. Elle avait condamné pour qu’on fît grâce. C’était une occasion de clémence qu’elle offrait au roi. Le roi saisissait volontiers ces occasions, la Chambre le savait. Quand elle apprit que l’exécution venait d’avoir lieu, elle fut surprise, presque blessée.

Immédiatement après la condamnation, M. le chancelier et M. le premier président Franck-Carré avaient été appelés chez le roi. M. Franck-Carré était le pair commissaire qui avait été chargé du rapport de l’instruction. Ils allèrent chez le roi dans la voiture du chancelier. M. Franck-Carré, quoique ayant voté la peine des parricides, était ouvertement favorable à la grâce. M. le chancelier y inclinait également, mais sans vouloir se prononcer. Chemin faisant, il dit au président Franck-Carré :

— J’ai dirigé l’information, j’ai dirigé l’instruction, j’ai dirigé les débats. Je n’ai pas été sans influence sur le vote. Je ne veux pas m’expliquer sur la grâce. Assez de responsabilité comme cela ! Ils feront ce qu’ils voudront.

Dans le cabinet du roi, il tint respectueusement le même langage. Il déclina tout parti pris d’opinion sur la question de la grâce. M. le président Franck-Carré fut explicite. Le roi entrevoyait l’opinion du chancelier.

Me Duvergier avait pris son client à gré, comme fait toujours l’avocat qui le défend. C’est un effet naturel. Le procureur général finit par haïr l’accusé, et l’avocat par l’aimer. Lecomte fut condamné le vendredi. Le samedi, Me Duvergier alla chez le roi.

Le roi le reçut bien, mais il lui dit : — J’examinerai, je verrai. Le cas est grave. Mon danger est le danger de tous. Ma vie importe à la France, c’est pour cela que je dois la défendre. Savez-vous comment il se fait qu’on tire sur moi ? C’est qu’on ne me connaît pas, c’est qu’on me calomnie, on dit partout : — Louis-Philippe est un gueux, Louis-Philippe est un coquin, Louis-Philippe est un avare, Louis-Philippe fait tout le mal. Il veut des dotations pour ses fils, de l’argent pour lui. Il corrompt le pays. Il l’avilit au dedans et l’abaisse au dehors. C’est un vieux anglais. À bas Louis-Philippe ! Que diable ! il faut bien que je protège un peu ce pauvre Louis-Philippe, maître Duvergier ! C’est égal, je réfléchirai. Vous savez que je déteste la peine de mort. Chaque fois qu’il faut signer un rejet de grâce, le supplice commence par moi. Tous mes penchants, tous mes instincts, tous mes principes sont de votre côté. Cependant je suis le roi constitutionnel, j’ai des ministres qui décident. Et puis, que voulez-vous ? il faut bien que je songe aussi un peu à moi.

Me Duvergier sortit navré. Il comprit que le roi ne ferait pas grâce.

Le conseil des ministres fut unanime pour l’exécution de l’arrêt de la cour des pairs.

Le lendemain dimanche, Me Duvergier reçut par exprès une lettre de M. le garde des sceaux Martin du Nord, lui annonçant que le roi avait cru devoir décider que la loi aurait son cours. Il était encore dans la première émotion de l’espérance définitivement perdue lorsqu’un nouvel exprès arriva. 

Nouvelle lettre. Le garde des sceaux informait le bâtonnier que « le roi, voulant donner au condamné Pierre Lecomte un nouveau gage de sa bonté, avait décidé que la pension dudit Lecomte serait réversible sur la tête de sa sœur, la vie de cette sœur durant, et que dès à présent sa majesté mettait à la disposition de cette sœur une somme de trois mille francs comme secours.

« J’ai pensé, monsieur le bâtonnier, disait le garde des sceaux en terminant, qu’il vous serait agréable de transmettre vous-même à cette malheureuse femme cette marque de la bienveillance royale. »

Me Duvergier crut avoir mal lu la première lettre. — Nouveau gage ! dit-il à un de ses amis présent. Je me suis donc trompé. Le roi fait donc grâce ! — Mais il relut la lettre, et vit qu’il n’avait que trop bien lu. Nouveau gage demeura inexplicable pour lui. Il refusa la commission dont le garde des sceaux le chargeait.

Quant à la sœur de Lecomte, elle refusa les trois mille francs et la pension. — Elle les refusa avec quelque amertume et aussi avec quelque dignité.

— Dites au roi, dit-elle, que je le remercie. Je l’eusse mieux remercié d’autre chose. Dites-lui que je n’oublie pas mon frère assez vite pour prendre sa dépouille. Ce n’est pas là le bienfait que j’attendais du roi. Je n’ai besoin de rien, je suis bien malheureuse et bien misérable, je meurs de faim à peu près, mais il me convient de mourir ainsi, puisque mon frère meurt comme cela. Qui fait mourir le frère n’a pas le droit de nourrir la sœur.

M. Mérilhou joua dans toute cette affaire un rôle lugubrement actif. Il était l’un des pairs-commissaires. Pendant l’instruction, il voulait retirer du dossier la lettre du docteur Gallois qui parlait de Lecomte comme d’un fou. Il fut un moment question de supprimer cette lettre.

Lecomte fut assez courageux au dernier moment. Cependant, la nuit qui précéda l’exécution, il demanda, vers deux heures du matin, le procureur général, M. Hébert ; et M. Hébert, en le quittant après un quart d’heure d’entretien, dit : Il est battu de l’oiseau ; il n’y a plus personne.

Notes

1. Le 16 avril 1846, le roi faisait dans la forêt de Fontainebleau une promenade en char à bancs. Il avait à côté de lui M. de Montalivet, et, derrière lui, la reine et plusieurs de leurs enfants. On rentrait vers six heures, et on longeait les murs du parquet d’Avon quand deux coups de fusil partirent à gauche, mais n’atteignirent personne.

Gardes forestiers, gendarmes, des officiers de hussards qui escortaient le roi, tous se précipitèrent. Un palefrenier escalada le mur et se saisit d’un homme dont le visage était à demi masqué d’un mouchoir. C’était un des ex-gardes général des forêts de la couronne, destitué de son emploi dix-huit mois auparavant, pour grave manquement au service. (Note de l’éditeur.)




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