Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

1847 - Théâtre

I

MADEMOISELLE MARS.

Dans sa dernière maladie, Mlle Mars avait souvent le délire. Un soir, le médecin arrive. Elle était en proie à une fièvre ardente et rêvait tout haut ; elle parlait du théâtre, de sa mère, de sa fille, de sa nièce Georgina, de tout ce qu’elle avait aimé ; elle riait, pleurait, criait, poussait de grands soupirs.

Le médecin s’approche de son lit et lui dit : — Chère dame, calmez-vous, c’est moi. — Elle ne le reconnaît pas et continue de délirer. Il reprend : — Voyons, montrez-moi votre langue, ouvrez la bouche. Mlle Mars le regarde, ouvre la bouche et dit : — Tenez, regardez. Oh ! toutes mes dents sont bien à moi !

Célimène vivait encore.


Samedi 20 février.

Ouverture du Théâtre-Historique. J’en suis sorti à 5 heures et demie du matin.


Mlle Mars était la seule personne vivante qui figurât dans les peintures du porche du Théâtre-Historique.

Mme d’A…, en entendant dire cela, a dit :

— Ceci range Mlle Mars parmi les morts ; elle n’a pas longtemps à vivre.

Mlle Mars est morte le 20 mars, un mois jour pour jour après l’ouverture du Théâtre-Historique.

Elle avait soixante-neuf ans ; deux ans de plus que Mlle George. Mlle Mars avait cinquante-deux ans lorsqu’elle créa doña Sol, personnage de dix-sept ans.

Elle laisse un fils, caissier chez le banquier Gontard. On n’a pas envoyé de billets de faire part à cause de l’embarras de mettre : « Mlle Mars est morte. Son fils a l’honneur de vous en faire part. »

26 mars.

J’ai été à l’enterrement de Mlle Mars.

Je suis arrivé à midi. Le corbillard était déjà à la Madeleine. Il y avait une foule immense et le plus beau soleil du monde. C’était jour de marché aux fleurs sur la place. J’ai pénétré avec assez de peine jusque sur le perron ; mais, là, impossible d’aller plus loin. L’unique porte était encombrée ; personne ne pouvait plus entrer.

J’apercevais dans l’ombre de l’église, à travers la clarté éblouissante de midi, les étoiles rougeâtres des cierges rangés autour d’un haut catafalque noir. Les peintures du dôme faisaient un fond mystérieux.

J’entendais les chants des morts qui venaient jusqu’à moi, et tout autour de moi les propos et les cris de la foule. Rien n’est triste comme un enterrement ; on ne voit que des gens qui rient. Chacun accoste gaîment son voisin et cause de ses affaires.

L’église et le portail étaient tendus de noir, avec un écusson en galons d’argent contenant la lettre M. Je me suis approché du corbillard qui était en velours noir galonné d’argent avec cette lettre M. Quelques touffes de plumes noires avaient été jetées à l’endroit où l’on met le cercueil.

Le peuple de Paris est comme le peuple d’Athènes, léger, mais intelligent. Il y avait là des gens en blouse et en manches retroussées qui disaient des choses vraies et vives sur le théâtre, sur l’art, sur les poètes. Ils cherchaient et nommaient dans la foule les noms célèbres. Il faut à ce peuple de la gloire. Quand il n’a pas de Marengo ni d’Austerlitz, il veut et il aime les Dumas et les Lamartine. Cela est lumineux et ses yeux y courent.

Je suis resté sous le péristyle, abrité du soleil par une colonne. Quelques poëtes m’avaient rejoint et m’entouraient, Joseph Autran, Adolphe Dumas, Hippolyte Lucas, Auguste Maquet.

Alexandre Dumas est venu à nous avec son fils. La foule le reconnaissait à sa tête chevelue, et le nommait.

Vers une heure, le corps est sorti de l’église, et tout le monde.

Les propos éclataient parmi les assistants :

— Ah ! voilà Bouffé ! — Où est donc Arnal ? — Le voici. — Tiens, ceux-ci en noir sont les sociétaires du Théâtre-Français. — Le Théâtre-Français assiste à son propre enterrement. — Voilà des femmes. Mme Volnys, Mme Guyon, Rose Chéri. — Celle-ci, c’est Déjazet ; elle n’est plus très jeune ; cela doit lui donner à réfléchir. Etc., etc.

Le corbillard s’est mis en mouvement, et nous avons tous suivi à pied. Derrière nous, venaient une douzaine de voitures de deuil, et quelques calèches où il y avait des actrices. Il y avait bien dix mille personnes à pied. Cela faisait un flot sombre qui avait l’air de pousser devant lui le corbillard cahotant ses immenses panaches noirs.

Des deux côtés du boulevard, il y avait une autre foule qui faisait la haie. Des femmes en chapeaux roses étaient assises souriantes sur les espèces de degrés que font les trottoirs. Les balcons étaient encombrés de monde. Vers la Porte Saint-Martin, j’ai quitté le convoi, et je m’en suis allé pensif.


27 mars. — J’ai écrit hier quelques pages sur l’enterrement de Mlle Mars. Voici quelques autres détails. Dumas est allé jusqu’au cimetière avec son fils. Frederick Lemaître s’y trouvait donnant le bras à Mlle Clarisse Miroy. Toutes les actrices du Théâtre-Français étaient là, vêtues de deuil. Mlle Doze (l’élève favorite de Mlle Mars qui l’élevait contre Mlle Plessy), nouvellement mariée à M. Roger de Beauvoir, y était aussi, mais point en deuil. On l’a remarqué. On a remarqué aussi que, pendant les discours, les prêtres sont remontés dans leur voiture pour ne point entendre l’éloge d’une comédienne. La foule était telle qu’on montait sur les tombes et qu’on défonçait les grilles des sépultures. La multitude a piétiné la fosse d’une jeune fille enterrée de la veille, qui se trouvait par malheur près de là.

Toutes les actrices avaient d’énormes bouquets de violettes qu’elles ont jetés sur le cercueil de Mlle Mars. Cela faisait un monceau haut de plus de deux pieds. Les bouquets de Mlle Rachel et de Mme Volnys étaient de vraies bottes de fleurs. Mme Doche donnait le bras à Mlle Rachel. Il y avait aussi quelques chanteurs des Bouffes, entre autres Lablache. Viennet, dans son discours, a appelé Mlle Mars l’illustre Mars. On a déposé provisoirement Mlle Mars dans le caveau de sa nièce Georgina Mars, morte il y a quelques années.


II

23 mai.

On a donné jeudi l’École des familles de M. Adolphe Dumas. Lundi M. Édouard Thierry demandait à Alexandre Dumas :

— Quand joue-t-on au Théâtre-Historique l’École des familles de votre homonyme ?

— Jeudi, dit Alexandre Dumas.

— Combien de temps pensez-vous qu’on la joue ?

— Jeudi.

— Mais je ne vous demande pas quand, je vous demande combien de temps on la jouera ?

— Eh bien, reprend Alexandre Dumas, je vous dis : jeudi.


III

MADEMOISELLE GEORGE.

23 octobre.

Mlle George est venue me voir aujourd’hui. Elle était triste et en grande toilette, avec une robe bleue à raies blanches.

Elle m’a dit : — Je suis lasse ! Je demandais la survivance de Mars. Ils m’ont donné une pension de deux mille francs, qu’ils ne paient pas. Une bouchée de pain, et encore je ne la mange pas. On voulait m’engager à l’Historique (au Théâtre-Historique), j’ai refusé. Qu’irais-je faire là parmi ces ombres chinoises ? Une grosse femme comme moi ! Et puis où sont les auteurs ? où sont les pièces ? où sont les rôles ? Quant à la province, j’ai essayé l’an passé, mais c’est impossible sans Harel. Je ne sais pas diriger des comédiens. Que voulez-vous que je me démêle avec ces malfaiteurs ? Je devais finir le 24, je les ai payés le 20, et je me suis enfuie. Je suis revenue à Paris voir la tombe de ce pauvre Harel. C’est affreux, une tombe ! ce nom, qui est là, sur cette pierre, c’est horrible. Pourtant je n’ai pas pleuré. J’ai été sèche et froide. Quelle chose que la vie ! penser que cet homme si spirituel est mort idiot ! Il passait des journées à faire comme cela avec ses doigts. Il n’y avait plus rien. — Idiot ! — Eh bien, c’est fini. J’aurai Rachel à mon bénéfice ; je jouerai avec elle cette galette d’Iphigénie. Nous ferons de l’argent. Cela m’est égal. Et puis elle ne voudrait pas jouer Rodogune ! Je jouerai aussi, si vous le permettez, un acte de Lucrèce Borgia. Voyez-vous, je suis pour Rachel ; elle est fine celle-là. Comme elle vous mate tous ces drôles de Comédiens français ! Elle renouvelle ses engagements, se fait assurer des feux, des congés, des montagnes d’or ; puis, quand c’est signé, elle dit : — Ah ! à propos, j’ai oublié de vous dire que j’étais grosse de quatre mois et demi, je vais être cinq mois sans pouvoir jouer ! — Elle fait bien. Si j’avais eu ces façons, je ne serais pas à crever comme un chien sur la paille. Voyez-vous, les tragédiennes sont des comédiennes, après tout. Cette pauvre Dorval, savez-vous ce qu’elle devient ? En voilà une à plaindre ! Elle joue je ne sais où, à Toulouse, à Carpentras, dans des granges, pour gagner sa vie ! Elle est réduite comme moi à montrer sa tête chauve et à traîner sa pauvre vieille carcasse sur des planches mal rabotées, devant quatre chandelles de suif, parmi des cabotins qui ont été aux galères ! ou qui devraient y être ! Ah, Monsieur Hugo, tout cela vous est égal à vous qui vous portez bien, mais nous sommes de pauvres misérables créatures !


IV

FRÉDÉRICK LEMAÎTRE.

1847.

Frédérick Lemaître est bourru, morose, et bon. Il vit seul avec ses enfants et sa maîtresse, qui est en ce moment Mlle Clarisse Miroy.

Frédérick aime la table. Il n’invite jamais personne à dîner que Porcher, le claqueur, par occasion. Frédérick et Porcher se tutoient. Porcher a du bon sens, de bonnes manières et beaucoup d’argent, qu’il prête galamment aux auteurs dont le terme va échoir. Porcher est l’homme dont Harel disait : — Il aime, protège et méprise les gens de lettres.

Frédérick n’a jamais moins de quinze ou vingt plats à sa table. Quand la servante les apporte, il les regarde et les juge sans les goûter. Souvent il dit : — C’est mauvais. — En avez-vous mangé ? — Non, Dieu m’en garde ! — Mais goûtez-y. — C’est détestable. — Mais, je vais y goûter, dit Clarisse. — C’est exécrable. Je vous le défends. — Mais laissez-moi essayer. — Qu’on emporte ce plat ! c’est une ordure. — Et il fait venir sa cuisinière et lui lave la tête.

Il est extrêmement craint de tous dans sa maison. Ses domestiques vivent dans la terreur. Ses enfants tremblent. À table, s’il ne parle pas, personne ne dit mot. Qui oserait rompre le silence quand il se tait ? On dirait un dîner de muets ou un souper de trappistes, à la chère près. Il mange volontiers le poisson à la fin. S’il a un turbot, il se le fait servir après les crèmes. Il boit en dînant une bouteille et demie de vin de Bordeaux. Puis après dîner il allume son cigare et, tout en le fumant, il boit deux autres bouteilles de vin.

C’est du reste, un comédien de génie et fort bonhomme. Il pleure aisément et pour un mot, dur ou doux, qu’on lui dit fâché.

Il a eu une fois une attaque de goutte. Porcher qui a la goutte s’en est tiré par l’hydrothérapie. — Comment as-tu fait ? lui a dit un jour Frédérick. — Je me suis mis à ne boire que de l’eau. — J’aime mieux avoir la goutte, dit Frédérick.


 

Ceci remonte à 1840. Mlle Atala Beauchêne[1] avait quitté Frédérick Lemaître, le grand et merveilleux comédien. Frédérick l’adorait. Il fut inconsolable.

La mère de Mlle Atala avait fort conseillé sa fille en cette occasion. Frédérick était un peu brutal, quoique très amoureux. Quoique ou parce que. Et puis, un russe fort riche se présentait. Bref, Mlle Atala persista dans sa résolution et ne voulut plus voir Frédérick, quoi qu’il pût dire et faire.

Frédérick fit d’effroyables menaces, surtout contre la mère.

Un matin, on sonne à tour de bras chez la mère. Elle ouvre et recule effrayée. C’était Frédérick. Il entre, s’assied sur la première chaise venue, et dit à la vieille femme : — N’ayez pas peur, je ne viens pas vous f… ma botte au c…, je viens pleurer.

Notes

1. Mlle Atala Beauchêne avait créé, sous le nom de Louise Baudoin, le rôle de la reine, dans Ruy Blas, en 1838.




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