Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

1847 - NOTES ÉPARSES

Le prince Elim Mestzchersky disait à Émile Deschamps : — Avec les glaces de Pétersbourg et le soleil de Crimée, la Russie a les deux grandes conditions de santé, la tête froide et les pieds chauds. — Vous oubliez la troisième, dit Émile Deschamps, elle n’a pas le ventre libre (la Pologne).


L’autre jour, j’étais dans mon cabinet à travailler. On m’apporte une lettre ainsi conçue :

« J’envoie à M. le vicomte Victor Hugo un billet pour le bal du 15 février donné à… au profit des pauvres. Prix : 20 francs. Mon domestique attendra la réponse.

« La comtesse de L. »

J’ai mis un napoléon sous cachet et j’ai écrit ceci sur l’enveloppe :

Voici mes vingt francs, comtesse,
Quoi qu’on puisse en vérité,
Manquer à la charité
Qui manque à la politesse.

Puis j’ai fait remettre la chose au laquais.


3 mars. — Rembrandt n’aimait pas qu’on regardât sa peinture de près. Il repoussait les gens du coude et disait : — Un tableau n’est pas fait pour être flairé.


5 mars. — La reine Victoria vient d’ordonner dans toute l’Angleterre un jour de jeûne liturgique et d’humiliation pour obtenir de la divine providence qu’elle daigne ne plus appesantir son bras sur l’Irlande. — Quelle dérision, l’Angleterre jeûne pour l’Irlande qui meurt de faim ! Ne jeûnez pas, nourrissez-là !


8 mars. — Le 20 février on a vu à Rome ce qui ne s’y était jamais vu, un ambassadeur du turc au pape.

L’ambassade de Bajazet à Innocent VIII fut purement politique. Celle-ci est purement cordiale. L’ambassadeur s’appelle Chékib-Effendi. Le sultan et le pape ont échangé des promesses d’amitié. Encore un pas de l’esprit civilisateur en dehors de l’esprit catholique. Et ce pas s’est fait à Rome.


5 avril. — Le comte Roy vient de mourir. Il avait deux millions cinq cent mille francs de rente. Il vivait avec deux cent mille francs par an. — C’est dommage, disais-je hier, qu’un poëte n’ait jamais deux millions de rentes. On verrait. Ce serait un beau spectacle qu’une grande imagination se jouant dans une grande richesse. — Oh ! s’est écrié Théophile Gautier, si j’avais deux millions de rente, je voudrais que Paris passât sa vie, assis sur son derrière, à me les regarder manger !




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1847 - NOTES ÉPARSES

10 décembre 1847.

M. Barthélémy est venu me voir ce matin et m’a lu des vers qu’il m’adresse sur la Poésie et qui paraîtront dimanche dans le Siècle. Son point de vue est à la fois injuste et étroit. Je ne le lui ai pas dissimulé. Il m’appelle

Novateur dans le vers et non dans la pensée.

Toute cette épître, je le lui ai dit, rappelle par le fond mesquin des idées l’épître de Boileau à Molière :

Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.

Il y a du reste de fort beaux vers dans l’épître de M. Barthélémy. Il m’a dit : — Je ne la publierai pas si elle vous déplaît. — Je lui ai dit : — Publiez. Je crois que vous avez aujourd’hui, et que j’ai demain. Le public vous donnera raison et la postérité vous donnera tort. Moi, je vis penché en avant.


19 décembre.

On a crié quand j’ai dit dans Notre-Dame de Paris que la chimie de nos jours ne fait guère que retrouver l’alchimie, si niée et si raillée depuis deux siècles, de même que le magnétisme explique et constate les prophètes, les sybilles, les visionnaires et les martyrs. Chaque jour le prouve. Ainsi l’éther et le chloroforme, ces miracles d’aujourd’hui, sont, pour qui a lu, de vieux miracles. Il y a, à la bibliothèque communale de Cambrai, deux exemplaires d’un livre intitulé : Proprietates rerum Domini Bartholomei anglici. L’un de ces exemplaires, édition de 1482, vient de l’abbaye de Saint-Aubert, l’autre, édition de 1488, vient de l’abbaye de Saint-Sépulcre. On y lit au livre XVII, chapitre 104, les quatre lignes que voici : — Mandragoræ cortæ, vino mixtus, porrigitur ad bibendum, his quorum corpus, et, secundum, ut dolorem non sentiant, soporati. — « L’écorce de mandragore, mêlée au vin, est présentée à boire à ceux dont le corps (doit subir quelque opération douloureuse) et sur-le-champ ils sont endormis de manière à ne point sentir la douleur. » 

Je disais l’autre jour à un savant que cela ébouriffait : — Savez-vous ? depuis quelque temps, à son insu, l’Académie des sciences dans ses séances du samedi ne fait autre chose que réhabiliter la magie.


26 décembre. — M. Teste est toujours à la Conciergerie. Il y reçoit beaucoup de visites. Ses amis ne l’ont point abandonné. Sa femme, vieille et malade, vient tous les jours à huit heures du matin, et ne s’en va qu’à sept heures du soir. Sa cellule, qui donne sur la cour des femmes, se trouve être précisément au-dessous de la chambre qu’il présidait à la cour de cassation, de sorte qu’à chaque instant il entend le bruit de la sonnette du président, de cette sonnette qu’il avait seul le droit d’agiter il n’y a pas un an. En face de sa fenêtre est la fenêtre du cabinet du bâtonnier de l’ordre des avocats. Ce cabinet aussi a été le sien.

On voulait faire transférer M. Teste dans une maison de santé, les médecins avaient donné un certificat de maladie, quoiqu’il ne fût pas malade. On a échoué. — M. Teste a donné des conseils affectueux à l’avocat de Rosemond de Beauvallon pour ses moyens de pourvoir en cassation. Il y a un an le même Teste eût été impitoyable à Beauvallon.




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