Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

1847 - AUX TUILERIES

I

LE ROI LOUIS-PHILIPPE.

I
1847.

Louis-Philippe faisait venir ses ministres à toute heure de jour et de nuit, dans quelque négligé qu’il se trouvât. — Quand on a l’honneur de servir le roi, disait M. Dumon, on le voit dans tons les négligés possibles. — Un matin, le roi manda M. Dumon. Le ministre entra dans la chambre à coucher. Le roi était en chemise. M. Dumon fut quelque peu interdit et embarrassé du costume. Sa Majesté causa affaires naturellement, simplement, longuement, sans mettre ses culottes, c’était l’été. M. Dumon put remarquer que le roi avait la peau blanche comme une femme. Tout à coup le roi se jette sur une vieille redingote qu’il avait là, et l’endosse en disant : — À propos, j’ai fait demander Madame Adélaïde, elle va venir, il faut que je sois décent. — Madame Adélaïde vint, et causa avec le roi sans paraître scandalisée ni surprise. Toute la décence se borna à une redingote.

Quand M. Dumon me conta cette histoire, je ne pus m’empêcher de lui dire : — Voilà tout ce qui reste au roi des opinions de sa jeunesse. Il est sans-culotte dans l’intimité.

Louis-Philippe disait volontiers : — Il n’y a pas des choses faciles et des choses difficiles ; il y a des choses possibles et des choses impossibles.


II
1847.

Le roi Louis-Philippe me dit un jour :

— Je n’ai jamais été amoureux qu’une fois dans ma vie.

— Et de qui, sire ?

— De Mme de Genlis.

— Bah ! mais elle était votre précepteur.

Le roi se mit à rire, et reprit :

— Comme vous dites. Et un rude précepteur, je vous jure. Elle nous avait élevés avec férocité, ma sœur et moi. Levés à six heures du matin, hiver comme été, nourris de lait, de viandes rôties et de pain ; jamais une friandise, jamais une sucrerie ; force travail, peu de plaisirs. C’est elle qui m’a habitué à coucher sur des planches. Elle m’a fait apprendre une foule de choses manuelles ; je sais, grâce à elle, un peu faire tous les métiers, y compris le métier de frater. Je saigne mon homme comme Figaro. Je suis menuisier, palefrenier, maçon, forgeron. Elle était systématique et sévère. Tout petit, j’en avais peur ; j’étais un garçon faible, paresseux et poltron ; j’avais peur des souris. Elle fit de moi un homme assez hardi et qui a du cœur. En grandissant, je m’aperçus qu’elle était fort jolie. Je ne savais pas ce que j’avais près d’elle. J’étais amoureux, mais je ne m’en doutais pas. Elle, qui s’y connaissait, comprit et devina tout de suite. Elle me traita fort mal. C’était le temps où elle couchait avec Mirabeau. Elle me disait à chaque instant : — Mais, Monsieur de Chartres, grand dadais que vous êtes, qu’avez-vous donc à vous fourrer toujours dans mes jupons ! — Elle avait trente-six ans, j’en avais dix-sept.

Le roi, qui vit que cela m’intéressait, continua :

— On a beaucoup parlé de Mme de Genlis, on l’a peu connue. On lui a attribué des enfants qu’elle n’avait point faits, Paméla, Casimir. Voici : elle aimait ce qui était beau et joli, elle avait le goût des gracieux visages autour d’elle. Paméla était une orpheline qu’elle recueillit à cause de sa beauté ; Casimir était le fils de son portier. Elle trouvait cet enfant charmant ; le père battait le fils : — Donnez-le-moi, dit-elle un jour. — Le portier consentit, et cela lui fit Casimir. En peu de temps, Casimir devint le maître de la maison. Elle était vieille alors. Paméla est de sa jeunesse, de notre temps à nous. Mme de Genlis adorait Paméla. Quand il fallut émigrer, Mme de Genlis partit pour Londres avec ma sœur et une somme de cent louis. Elle emmena Paméla. À Londres, ces dames étaient misérables et vivaient chichement en hôtel garni. C’était l’hiver. Vraiment, Monsieur Hugo, on ne dînait pas tous les jours. Les bons morceaux étaient pour Paméla. Ma pauvre sœur soupirait, et était le souffre-douleurs, la Cendrillon. C’est comme je vous le dis. Ma sœur et Paméla, pour économiser les malheureux cent louis, couchaient dans la même chambre. Il y avait deux lits, mais rien qu’une couverture de laine. Ma sœur l’eut d’abord. Mais un soir Mme de Genlis lui dit : « Vous êtes robuste et de bonne santé ; Paméla a bien froid, j’ai mis la couverture à son lit. » Ma sœur fut outrée, mais n’osa s’insurger ; elle se contenta de grelotter toutes les nuits. Du reste, ma sœur et moi nous adorions Mme de Genlis. —

Mme de Genlis mourut trois mois après la révolution de Juillet. Elle eut juste le temps de voir son élève roi.

Louis-Philippe était vraiment bien un peu son ouvrage. Elle avait fait cette éducation comme un homme et non comme une femme. Elle n’avait absolument pas voulu compléter son œuvre par la suprême éducation de l’amour. Chose bizarre dans une femme si peu scrupuleuse, qu’elle ait ébauché le cœur et qu’elle ait dédaigné de l’achever !

Quand elle vit le duc d’Orléans roi, elle se borna à dire : — J’en suis bien aise.

Ses dernières années furent pauvres et presque misérables. Il est vrai qu’elle n’avait aucun ordre et semait l’argent sur les pavés. Le roi la venait voir souvent ; il la visita jusqu’aux derniers jours de sa vie. Sa sœur, Madame Adélaïde, et lui ne cessèrent de témoigner à Mme de Genlis toute sorte de respect et de déférence.

Mme de Genlis se plaignait seulement un peu de ce qu’elle appelait la ladrerie du roi. Elle disait :

— Il était prince, j’en ai fait un homme ; il était lourd, j’en ai fait un homme habile ; il était ennuyeux, j’en ai fait un homme amusant ; il était poltron, j’en ai fait un homme brave ; il était ladre, je n’ai pu en faire un homme généreux. Libéral, tant qu’on voudra ; généreux, non.

II

LES PRINCES.

I
1847.

Au spectacle de la cour, qui eut lieu le 5 février 1847, on donnait l’Élixir d’amour de Donizetti. C’étaient les chanteurs italiens, la Persiani, Mario, Tagliafico. Ronconi jouait (jouait est le mot, car il jouait très bien) le rôle de Dulcamara, habituellement représenté par Lablache. C’était pour la taille, non pour le talent, un nain à la place d’un géant. La salle de spectacle des Tuileries avait encore en 1847 sa décoration empire, des lyres, des griffons, des cous de cygne, des palmettes et des grecques, d’or sur fond gris, le tout froid et pâle.

Il y avait peu de jolies femmes. Mme Cuvillier-Fleury était la plus jolie, Mme V. H. la plus belle. Les hommes étaient en uniforme ou en habit habillé. Deux officiers de l’empire se faisaient remarquer par le costume de leur époque. Le comte Dutaillis, manchot de l’empire et pair de France, avait son vieil uniforme de général de division, brodé de feuilles de chêne jusque sur les retroussis. Le grand collet droit lui montait à l’occiput ; il avait une vieille plaque de la Légion d’honneur tout ébréchée ; sa broderie était rouillée et sombre. Le comte de Lagrange, ancien beau, avait un gilet blanc à paillettes, une culotte courte de soie noire, des bas blancs, c’est-à-dire roses, des souliers à boucles, l’épée au côté, le frac noir, et le chapeau de pair à plume blanche. Le comte Dutaillis eut plus de succès que le comte de Lagrange. L’un rappelait la Monaco et la Trénitz ; l’autre rappelait Wagram.

M. Thiers, qui avait fait la veille un assez médiocre discours, poussait l’opposition jusqu’à être en cravate noire.

Mme la duchesse de Montpensier, qui avait quinze ans depuis huit jours, portait une large couronne de diamants et était fort jolie. M. de Joinville était absent. Les trois autres princes étaient là en lieutenants généraux, avec la plaque et le grand cordon de la Légion d’honneur. M. de Montpensier seul portait la Toison d’or.

Mme Ronconi, belle personne, mais d’une beauté effarée et sauvage, était dans une petite loge sur la scène derrière le manteau d’arlequin. On la regardait beaucoup. — Du reste, on n’applaudissait personne, ce qui glaçait les chanteurs et tout le monde.

Cinq minutes avant la fin du spectacle, le roi commençait à faire son petit ménage. Il pliait son bulletin satiné et le mettait dans sa poche, puis il essuyait les verres de ses jumelles, les refermait avec soin, cherchait son étui sur son fauteuil, et remettait les jumelles dans l’étui en ajustant fort scrupuleusement les agrafes. Il y avait tout un caractère dans cette façon méthodique.

M. de Rambuteau y était. On se racontait ses derniers ramhutismes (le mot était d’Alexis de Saint-Priest). On prétendait que M. de Rambuteau au dernier jour de l’an avait mis sur ses cartes : M. de Rambuteau et Venus. Ou par variante : M. de Kambuteau, Venus en personne.


II
1847.

Le mercredi 24 février, il y eut concert chez M. le duc de Nemours aux Tuileries. Mme Grisi, Mme Persiani, une Mme Corbari, Mario, Lablache et Ronconi chantèrent. M. Auber, qui dirigea le concert, n’y mit par malheur rien de sa musique. Ce fut tout Rossini, Mozart et Donizetti. La première partie du quintette de Matilda di Chabran y fut chantée admirablement. C’est une chose exquise.

On arrivait à huit heures et demie chez M. le duc de Nemours, qui logeait au premier étage du pavillon Marsan au-dessus des appartements de Mme la duchesse d’Orléans. En arrivant, on attendait dans un premier salon que les deux portes du grand salon s’ouvrissent, les femmes assises, les hommes debout. Dès que le prince et la princesse paraissaient, ces portes s’ouvraient toutes grandes, et l’on entrait. C’est une fort belle pièce que ce grand salon. Le plafond est évidemment du temps de Louis XIV, quoique M. Lamy s’en prétende l’auteur. Les murs sont tendus de damas vert à galons d’or. Les fenêtres ont des sous-rideaux de damas rouge. Le meuble est damas vert et or. L’ensemble est royal.

Le roi et la reine des belges étaient à ce concert ; le duc de Nemours entra donnant le bras à la reine sa sœur, le roi donnant le bras à la duchesse de Nemours. Suivaient Mme d’Aumale et de Montpensier. La reine des belges ressemble à la reine des français, à l’âge près. Elle était coiffée d’une toque bleu ciel, Mme d’Aumale d’une couronne de roses, Mme de Montpensier d’un diadème de diamants, Mme de Nemours de ses cheveux blonds. Les quatre princesses prirent place en face du piano sur des fauteuils à dos élevé ; toutes les autres femmes derrière elles ; les hommes derrière les femmes emplissant les portes et le premier salon. Le roi des belges avait une assez belle et grave figure, le sourire fin et agréable ; il était assis à gauche des princesses.

Le duc de Broglie vint s’asseoir à sa gauche, puis M. le comte Molé, puis M. Dupin aîné. M. de Salvandy, voyant un fauteuil vide à droite du roi, s’y assit. Tous cinq avaient le cordon rouge, y compris M. Dupin. Ces quatre hommes représentaient autour du roi des belges l’ancienne noblesse militaire, l’aristocratie parlementaire, la bourgeoisie avocassière, et la littérature clair-de-lune ; c’est-à-dire un peu de ce que la France a d’illustre et un peu de ce qu’elle a de ridicule.

MM. d’Aumale et de Montpensier étaient à droite dans une fenêtre avec M. le duc de Wurtemberg qu’ils appelaient leur frère Alexandre. Tous les princes avaient le grand cordon et la plaque de Léopold pour faire honneur au roi des belges ; MM. de Nemours et de Montpensier la Toison d’or. La Toison de M. de Montpensier était en diamants et magnifique.

Les chanteurs italiens chantaient au piano debout et s’asseyaient dans les repos sur des chaises à dossiers de bois.

M. le prince de Joinville était absent ainsi que sa femme.

On contait que dernièrement il était allé en bonne fortune. M. de Joinville est d’une force prodigieuse. Un grand laquais disait derrière moi : — Je ne voudrais pas qu’il me donnât une calotte. — Tout en cheminant vers son rendez-vous, M. de Joinville crut s’apercevoir qu’on le suivait : il revint sur ses pas, aborda l’escogriffe et tapa — comme un sourd.

Après la première partie du concert, MM. d’Aumale et de Montpensier vinrent dans le second salon où je m’étais réfugié avec Théophile Gautier, et nous causâmes une bonne heure. Les deux princes me parlèrent beaucoup de choses littéraires, des Burgraves, de Ruy Blas, de Lucrèce Borgia, de MmeHalley, de Mme George, de Frederick Lemaître. Et beaucoup aussi de l’Espagne, du mariage, des combats de taureaux, des baise-mains, de l’étiquette, que M. de Montpensier « déteste ». — Les espagnols aiment la royauté, ajoutait-il, et surtout l’étiquette. En politique comme en religion, ils sont bigots plutôt que croyants. Ils se sont fort scandalisés pendant les fêtes du mariage parce que la reine a osé un jour sortir à pied !

MM. d’Aumale et de Montpensier sont de charmants jeunes gens, vifs, gais, gracieux, spirituels, sincères, pleins de cette aisance qui se communique. Ils ont tout à fait bon air. Ce sont des princes ; ce sont peut-être aussi des intelligences. M. de Nemours est embarrassé et embarrassant. Quand il vient à vous avec ses favoris blonds, ses yeux bleus, son cordon rouge, son gilet blanc et son air triste, il vous consterne. Il ne vous regarde jamais en face. Il cherche toujours ce qu’il va dire et ne sait jamais ce qu’il dit.


III
1847.

Aux Tuileries, le prince de Joinville passe son temps à faire cent folies ; un jour, il ouvre les robinets de toutes les fontaines, et inonde les appartements ; un autre jour, il coupe tous les cordons de sonnettes. Signe d’ennui.

Ce qui ennuie le plus ces pauvres princes, c’est de recevoir et de parler aux gens en cérémonie. Cette obligation revient à peu près tous les jours. Ils appellent cela, — car il y a un argot des princes, — faire la fonction. Le duc de Montpensier est le seul qui la fasse toujours avec grâce. Un jour, Mme la duchesse d’Orléans lui demandait pourquoi, il répondit : — Ça m’amuse. Il a vingt ans, il commence.


IV
1847.

La surdité de M. le prince de Joinville augmente. Tantôt il s’en attriste, tantôt il s’en égaie. Un jour il me disait : — Parlez plus haut, je suis sourd comme un pot. — Une autre fois, il se pencha vers moi, et me dit en riant : — J’abaisse le pavillon de l’oreille. — C’est le seul que Votre Altesse abaissera jamais, lui ai-je répondu.

M. de Joinville est d’un naturel un peu fantasque, tantôt joyeux jusqu’à la folie, tantôt sombre jusqu’à l’hypocondrie. Il garde des silences de trois jours, ou on l’entend rire aux éclats dans les mansardes des Tuileries. En voyage, il se lève à quatre heures du matin, réveille tout le monde, et fait sa besogne de marin en conscience. Il semble qu’il veuille gagner ses épaulettes après.

Il aime la France et ressent tout ce qui la touche. Cela explique ses accès d’humeur noire. Comme il ne peut parler à sa guise, il se concentre et s’aigrit. Il a parlé cependant plus d’une fois, et bravement. On ne l’a pas écouté, ou on ne l’a pas entendu. Il me disait un jour : — Qu’est-ce qu’ils disent donc de moi ? Ce sont eux qui sont sourds !

Il n’a pas, comme le feu duc d’Orléans, la coquetterie princière, qui est une grâce si victorieuse, et le désir d’être agréable. Il cherche peu à plaire aux individus. Il aime la nation, le pays, son état, la mer. Il a des manières franches, le goût des plaisirs bruyants, une belle taille, une belle figure, quelques faits d’armes qu’on a exagérés, de l’esprit, du cœur ; il est populaire.

M. de Nemours est tout le contraire. On dit à la cour : — M. le duc de Nemours a du guignon.

M. de Montpensier a le bon esprit d’aimer, d’estimer et d’honorer profondément Mme la duchesse d’Orléans.

L’autre jour, il y eut bal masqué et costumé aux Tuileries, mais seulement dans la famille et le cercle intime, entre princesses et dames d’honneur. M. de Joinville y vint tout déguenillé, en costume Chicard complet. Il y fut d’une gaîté violente, et fit mille danses inouïes. Ces cabrioles, prohibées ailleurs, faisaient rêver la reine. — Mais où donc a-t-il appris tout cela ? — disait-elle. Puis elle ajoutait : — Les vilaines danses ! fi ! — Puis elle reprenait tout bas : — Comme il a de la grâce !

Mme de Joinville était en débardeur et affectait des allures de titi. Elle était charmante et fort délurée. — Je l’élève, — disait le prince de Joinville. Elle va volontiers à ce que la cour exècre le plus, aux spectacles des boulevards !

Elle a, l’autre jour, fort scandalisé Mme de Hall, femme d’un amiral, protestante fort puritaine, en lui demandant : — Madame, avez-vous vu la Closerie des genêts ?


V
1847.

M. le prince de Joinville avait imaginé une scie qui exaspérait la reine. C’était un vieil orgue de Barbarie qu’il s’était procuré. Il arrivait chez la reine jouant de cet orgue en chantant des chansons enrouées. Le tout était hideux. La reine commençait par rire. Puis cela durait un quart d’heure, une demi-heure. — Joinville, finis ! — La chose continuait. — Joinville, va-t’en ! — Le prince, chassé par une porte, rentrait par l’autre avec son orgue, ses chansons et son enrouement. La reine finissait par s’enfuir chez le roi.

Mme la duchesse d’Aumale parlait malaisément français ; mais, dès qu’elle se mettait à parler italien, l’italien de Naples, elle tressaillait comme le poisson qui retombe dans l’eau, et se mettait à gesticuler avec toute la verve napolitaine. — Mets donc tes mains dans tes poches, lui criait M. le duc d’Aumale. Je te ferai attacher. Pourquoi gesticules-tu comme cela ? — Je ne m’en aperçois pas, disait la princesse. — Le prince me dit un jour : — Cela est vrai, elle a raison. Elle ne s’en aperçoit pas. Tenez, vous ne le croiriez pas, ma mère, si grave, si froide, si réservée tant qu’elle parle français, si par hasard elle se met à parler napolitain, se met à gesticuler comme Polichinelle !


VI
1847.

M. le duc de Montpensier salue gracieusement et gaiement tous les passants ; M. le duc d’Aumale, le moins qu’il peut ; on dit à Neuilly qu’il a peur de déranger sa coiffure ; il soulève seulement le bord de son chapeau ; M. le duc de Nemours n’y met ni autant d’empressement que M. de Montpensier, ni autant de répugnance que M. d’Aumale. Du reste, les femmes disent qu’en les saluant il les regarde « d’une manière gênante ».


VII
9 avril 1847

Tous les jours en cette saison les princes vont à Neuilly. M. et Mme de Montpensier passent rue de Chartres chaque matin en voiture à quatre chevaux, toujours ensemble, toujours riant, causant, gesticulant, et parfois se baisant, heureux et amoureux. M. de Nemours arrive à cheval, seul avec un domestique. Mme de Nemours vient en voiture à deux chevaux et promène ses enfants.

M. le comte de Paris, qui a bientôt neuf ans, court et galope à cheval dans le parc, jouant ou parlant très haut, criant après son petit frère de Chartres, et se plaignant qu’on va trop lentement. M. le comte de Paris est d’une gracieuse figure, il est vif et gai, et mange toujours allègrement quelque grosse brioche où il mord à belles dents.

Il y a trois ans, en juin 1844, Mme la duchesse d’Elchingen eut l’idée de faire pour son jeune fils qui s’appelle Michel Ney un livre-souvenir. Elle pria Mme la duchesse d’Orléans d’écrire une ligne sur la première page. Mme la duchesse d’Orléans écrivit :

— La crainte du Seigneur est le principe de la sagesse. — Seulement principe est la traduction protestante. Notre version catholique dit : est lecommencement de la sagesse ; ce qui est une autre idée, plus grande, initium sapientiæ.

Au-dessous de la signature de sa mère, le jeune prince écrivit de sa grosse écriture d’enfant de six ans :

— Mon cher Michel, souvenez-vous du petit Paris.

Vers cette époque, le prêtre sicilien Contrafatto s’adressa à la reine pour obtenir sa grâce. La reine écrivit de sa main sur le placer un mot que j’ai vu et que voici : — Envoyer récomandée au garde des sceaux (sic). —

La reine était sicilienne, ces fautes d’orthographe n’avaient rien que de très simple. Dans son placet, écrit en italien, Contrafatto appelait la reine Sire et signait il sacerdote. Il savait que cette qualité était de nature à faire une vive impression sur Marie-Amélie. Il donnait ainsi son adresse : Au bagne de Brest. Il y était détenu sous le n° 17 105.


VIII
1847.

Le comte de Paris est d’un caractère grave et doux ; il apprend bien. Il a de la tendresse naturelle, il est doux à ceux qui souffrent.

Son jeune cousin de Wurtemberg, qui a deux mois de plus que lui, en est jaloux, comme sa mère, la princesse Marie, était jalouse de la mère du comte de Paris. Du vivant de M. le duc d’Orléans, le petit Wurtemberg a été longtemps l’objet des préférences de la reine, et, dans la petite cour des corridors et des chambres à coucher, on flattait la reine par des comparaisons de l’un à l’autre, toujours favorables à Wurtemberg. Aujourd’hui, cette inégalité a cessé. La reine, par un sentiment touchant, inclinait vers le petit Wurtemberg parce qu’il n’avait plus sa mère ; maintenant il n’y a plus de raison pour qu’elle ne se retourne pas vers le comte de Paris, puisqu’il n’a plus son père.

Le petit Michel Ney joue tous les dimanches avec les deux princes. Il a onze ans, il est fils du duc d’Elchingen. L’autre jour, il disait à sa mère : — Wurtemberg est un ambitieux. Quand nous jouons, il veut toujours être le chef. D’abord, il veut toujours qu’on l’appelle Monseigneur. Cela m’est égal de lui dire Monseigneur, mais je ne veux pas qu’il soit le chef. L’autre jour j’avais inventé un jeu, et je lui ai dit : — Non, Monseigneur, vous ne serez pas le chef ! c’est moi qui serai le chef, parce que j’ai inventé le jeu. Ainsi ! Et Chabannes sera mon lieutenant. Vous et M. le comte de Paris, vous serez les soldats. — Paris a bien voulu, mais Wurtemberg s’en est allé. C’est un ambitieux.

De ces jeunes mères du château, Mme la duchesse d’Orléans mise à part, Mme de Joinville est la seule qui ne gâte pas ses enfants. Aux Tuileries, on appelle sa petite fille Chiquette, tout le monde, le roi lui-même. Le prince de Joinville appelle sa femme Chicarde depuis le bal des pierrots ; de là, Chiquette. À ce bal des pierrots, le roi disait : — Comme Chicarde s’amuse ! — Le prince de Joinville dansait toutes les danses risquées. Mme de Montpensier et MmeLiadières étaient les seules qui fussent décolletées. — Ce n’est pas de bon goût, disait la reine. — Mais c’est joli, disait le roi.


IX

[FÊTE CHEZ LE DUC DE MONTPENSIER.]

6 juillet

M. de Montpensier a donné cette nuit une fête dans le parc des Minimes, au bois de Vincennes.

C’était beau et charmant. La fête a coûté au prince deux cent mille francs. On avait dressé dans le bois une foule de tentes, empruntées au garde-meuble et au trésor d’armes de France, quelques-unes historiques. Cela seul a coûté dix mille francs. Il y avait la tente de l’empereur du Maroc, prise à la bataille d’Isly, et exposée il y a trois ans aux Tuileries, sur un plancher construit dans le grand bassin ; la tente d’Abd-el-Kader, prise avec la Smala, fort belle, avec des arabesques rouges et jaunes brodées en soie ; une autre tente du bey de Constantine, d’une forme admirablement élégante ; enfin la tente donnée à Napoléon par le sultan Sélim.

Celle-là effaçait toutes les autres. Du dehors c’était une tente ordinaire, remarquable seulement par de petites fenêtres dans la toile, dont le châssis était indiqué avec de la corde ; trois fenêtres de chaque côté. On y entrait, c’était superbe. On était comme dans un immense coffret de brocart d’or ; sur ce brocart des fleurs et mille caprices d’ornement. On regardait de près les cordes des fenêtres, c’était de la plus magnifique passementerie d’or et d’argent. Chaque fenêtre avait sa banne de brocart ; la chemise de la tente était de soie à larges raies rouges et bleues alternées. Si j’avais été Napoléon, j’aurais aimé mettre mon lit de fer dans cette tente d’or et de fleurs, et y dormir la veille de Wagram, d’Iéna et de Friedland.

Ces admirables tentes étaient fort déparées par d’affreux meubles en acajou qu’on y avait assez pauvrement installés.

M. de Montpensier faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grâce. 

On dansait sous une immense marquise où se tenaient les princesses. Elles y étaient toutes, excepté Mme la duchesse d’Orléans. M. le duc d’Aumale était revenu exprès de Bruxelles pour assister à la fête. La reine Marie-Christine y était près de sa fille. Mme de Montpensier. La « reyna gobernadora » a des restes de beauté, mais elle est trop grasse et a les cheveux tout gris. Les tables étaient dressées sous d’autres tentes. Il y avait profusion de rafraîchissements, et des buffets partout. Les invités, quoiqu’ils fussent plus de quatre mille, n’étaient ni rares, ni nombreux. Nulle part ce n’était cohue. Il n’y avait pas assez de femmes.

La fête avait un bel aspect militaire. Deux énormes canons de bronze du temps de Louis XIV faisaient les colonnes de la porte d’entrée. Les artilleurs de Vincennes avaient construit çà et là des colonnades de piques avec des chapiteaux de pistolets.

L’allée principale du parc était éclairée en verres de couleurs. On croyait voir au milieu des arbres les colliers d’émeraudes et de rubis des nymphes. Cette allée vue en enfilade rappelait en petit la merveilleuse illumination de la grande avenue des Champs-Élysées en lustres de couleur, au 29 juillet. Des mèches à sape brûlaient dans les taillis et jetaient des lueurs à travers le bois. Il y avait trois grands peupliers éclairés sur le ciel sombre d’une manière fantastique qui surprenait. Les branches et les feuilles remuaient au vent parmi des clartés d’opéra.

Des deux côtés de la grande allée, on avait dressé les panoplies gothiques du musée d’artillerie ; les unes adossées aux chênes et aux tilleuls ; les autres droites, la lance au poing, visière baissée, sur des simulacres de chevaux caparaçonnés, armoriés, enharnachés, et revêtus de chanfreins éclatants. Ces statues d’acier, masquées et immobiles au milieu de cette fête, toutes couvertes d’éclairs et de ruissellements lumineux, avaient quelque chose d’éblouissant et de sinistre.

On dansait des contredanses chantées. Rien de charmant comme ces voix d’enfants chantant au loin dans les arbres des mélodies tendres et gaies ; on eût dit des chevaliers enchantés arrêtés à jamais dans ce bois en écoutant la chanson des fées.

Partout sous les arbres on avait suspendu des lanternes chinoises qui ressemblaient à de grosses oranges lumineuses. Rien de plus étrange que ces fruits de feu éclos tout à coup sur ces branches noires.

De temps en temps des sonneries de trompettes coupaient triomphalement le bourdonnement de la fête.

Au fond de l’allée, les artilleurs avaient suspendu une grande étoile de la Légion d’honneur faite avec des baguettes de fusil. Ils avaient disposé dans le taillis, en guise de bancs et de chaises, des piles de boulets, des mortiers Paixhans et des obusiers. Deux monstrueux canons de siège gardaient la croix d’honneur. Au-dessous étaient les bustes en plâtre du roi et de la reine.

Au milieu de tout cela allait et venait une foule où j’ai vu Auber, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas avec son fils, Taylor, Charles Dupin, Théophile Gautier, Thiers, Guizot, Rothschild, le comte Daru, le président Franck-Carré, les généraux Gourgaud, Lagrange, Saint-Yon, le duc de Fézensac, le garde des sceaux Hébert, le prince et la princesse de Craon, le préfet de police, lord Normanby, Narvaez, duc de Valence, le ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine, force pairs et ambassadeurs, etc. On causait surtout et l’on s’indignait des deux langages contraires tenus par le ministère aux deux Chambres dans l’affaire de la pétition du roi Jérôme[[1]]. — Il y avait une affreuse poussière.

Il y avait deux arabes en burnous blancs, le cadi de Constantine et Bou-Maza.

Bou-Maza a de beaux yeux, mais un vilain regard, une jolie bouche et un affreux sourire ; cela est traître et féroce ; il y a dans cet homme du renard et du tigre. Je lui ai cependant trouvé une assez belle expression dans un moment où, se croyant seul dans le bois, il s’était approché de la tente d’Abd-el-Kader et la considérait. Il avait l’air de lui dire : — Que fais-tu ici ? — Bou-Maza est jeune ; il paraît vingt-cinq ans.

Vers une heure du matin on a tiré un feu d’artifice et l’on a éclairé le bois avec des feux de Bengale. Puis on a servi la table des princesses ; toutes les femmes ont soupe assises, les hommes debout. Après, on s’est remis à danser. Je regrette de n’avoir pu rester jusqu’à la fin. J’aurais voulu voir apparaître à travers les branches noires, au milieu de cette fête prête à s’éteindre, de ces girandoles ternies, de ces illuminations mourantes, de ces danseurs fatigués, de ces femmes couvertes de fleurs, de diamants et de poussière, de ces visages pâles, de ces yeux endormis, de ces toilettes défaites, cette première lueur du jour si blanche et si triste.

Du reste, je crois, je ne sais pourquoi, que le souvenir de cette fête restera ; elle m’a laissé quelque chose d’inquiet dans l’esprit. Depuis quinze jours on en parlait, et le peuple de Paris s’en occupait beaucoup. Hier, depuis les Tuileries jusqu’à la barrière du Trône, une triple haie de spectateurs garnissait les quais, la rue et le faubourg Saint-Antoine, pour voir défiler les voitures des invités. À chaque instant, cette foule jetait à ces passants brodés et chamarrés dans leurs carrosses des paroles hargneuses et sombres. C’était comme un nuage de haine autour de cet éblouissement d’un moment.

Chacun en arrivant racontait son aventure. On avait hué Louis Boulanger et Achard ; on avait craché dans la voiture de Tony Johannot ; on avait jeté de la boue et de la poussière dans la calèche du général Narvaez. Théophile Gautier, si calme et si impassible, si turc dans sa tranquillité, en était tout pensif et tout sombre.

Il semblerait pourtant que cette fête n’eût rien d’impolitique et ne pouvait rien avoir d’impopulaire ; au contraire, M. de Montpensier en dépensant deux cent mille francs a fait dépenser un million. Voilà, dans cet instant de misère, douze cent mille francs en circulation au profit du peuple ; il devrait être content. Eh bien, non.

Le luxe est un besoin des grands états et des grandes civilisations. Cependant il y a des heures où il ne faut pas que le peuple le voie. Mais qu’est-ce qu’un luxe qu’on ne voit pas ? Problème. Une magnificence dans l’ombre, une profusion dans l’obscurité, un faste qui ne se montre pas, une splendeur qui ne fait mal aux yeux à personne. Cela est-il possible ? Il faut y songer pourtant. Quand on montre le luxe au peuple dans des jours de disette et de détresse, son esprit, qui est un esprit d’enfant, franchit tout de suite une foule de degrés ; il ne se dit pas que ce luxe le fait vivre, que ce luxe lui est utile, que ce luxe lui est nécessaire. Il se dit qu’il souffre, et que voilà des gens qui jouissent ; il se demande pourquoi tout cela n’est pas à lui. Il examine toutes ces choses, non avec sa pauvreté, qui a besoin de travail et par conséquent besoin des riches, mais avec son envie. Ne croyez pas qu’il conclura de là : Eh bien ! cela va me donner des semaines de salaire, et de bonnes journées. Non, il veut, lui aussi, non le travail, non le salaire, mais du loisir, du plaisir, des voitures, des chevaux, des laquais, des duchesses. Ce n’est pas du pain qu’il veut, c’est du luxe. Il étend la main en frémissant vers toutes ces réalités resplendissantes qui ne seraient plus que des ombres s’il y touchait. Le jour où la misère de tous saisit la richesse de quelques-uns, la nuit se fait, il n’y a plus rien.

Plus rien pour personne.

Ceci est plein de périls. Quand la foule regarde les riches avec ces yeux-là, ce ne sont pas des pensées qu’il y a dans tous les cerveaux, ce sont des événements.

Ce qui irrite surtout le peuple, c’est le luxe des princes et des jeunes gens ; il est en effet trop évident que les uns n’ont pas eu la peine, et que les autres n’ont pas eu le temps de le gagner. Cela lui semble injuste et l’exaspère ; il ne réfléchit pas que les inégalités de cette vie prouvent l’égalité de l’autre.

Équilibre, équité : voilà les deux aspects de la loi de Dieu. Il nous montre le premier aspect dans le monde de la matière et des corps ; il nous montrera le second dans le monde des âmes.


 

X

5 novembre 1847.

Il y a quatre ans, M. le duc d’Aumale était caserné à Courbevoie avec le 17edont il était alors colonel. Le matin, l’été, après les manœuvres qui se faisaient à Neuilly, il s’en revenait, assez volontiers seul et les mains derrière le dos, le long du bord de l’eau. Il rencontrait presque tous les jours une jolie fille appelée Adèle Protat qui allait tous les matins à la messe de Courbevoie à Neuilly et s’en retournait à la même heure que M. d’Aumale. La jeune fille remarquait le jeune officier, ignorant qu’il était prince et ne connaissant même pas assez les épaulettes pour voir qu’il était colonel. On finit par s’aborder et par causer. Le soleil, les fleurs, les belles matinées aidant, quelque chose parut qui ressemblait à l’amour. Adèle Protat croyait avoir affaire tout au plus à un capitaine. Il lui disait : — Venez me voir à Courbevoie. — Elle refusait. Faiblement.

Un soir, elle passa en bateau près de Neuilly. Deux jeunes gens se baignaient. Elle reconnut son officier. — Voilà le duc d’Aumale, dit le batelier.

— Bah ! dit-elle, et elle pâlit.

Le lendemain, elle ne l’aimait plus. Elle l’avait vu nu, et elle le savait prince.

XI
1847.

La voiture de cérémonie de Louis-Philippe était une grosse berline bleue traînée par huit chevaux ; l’intérieur était de damas jaune d’or ; il y avait sur les portières le chiffre couronné du roi et sur les panneaux des couronnes royales. Huit petites couronnes d’argent appliquées à fleur de l’impériale faisaient le tour de la voiture. Il y avait un immense cocher sur le siège, et trois laquais derrière, tous en bas de soie, avec la livrée tricolore des d’Orléans.

Le roi montait le premier, et s’asseyait dans le coin à droite. Après lui, M. le duc de Nemours, qui s’asseyait près du roi ; les trois autres princes montaient ensuite, et s’asseyaient, M. de Joinville en face du roi, M. de Montpensier en face de M. de Nemours, M. d’Aumale au milieu.

Le jour des séances royales, les grandes dépurations des deux Chambres, douze pairs et vingt-cinq députés tirés au sort, allaient attendre le roi sur le grand escalier du palais Bourbon. Comme c’était presque toujours l’hiver, il faisait un froid violent sur cet escalier, un vent de bise faisait frissonner tous ces vieillards, et il y a de vieux généraux de l’empire qui n’étaient pas morts d’avoir été à Austerlitz, à Friedland, au cimetière d’Eylau, à la grande redoute de la Moskowa, à la fusillade des carrés écossais de Waterloo, et qui sont morts d’avoir été là.

Les pairs étaient à droite, les députés à gauche, debout, laissant libre le milieu de l’escalier. L’escalier était cloisonné de tentures de coutil blanc rayé de bleu, qui garantissaient fort mal du vent. Où sont les bonnes et magnifiques tapisseries de Louis XIV. Cela était royal ; on y a renoncé. Le coutil est bourgeois, et plaît mieux aux députés. Il les charme, et les gèle. La reine arrivait la première avec les princesses, sans Mme la duchesse d’Orléans qui venait à part avec M. le comte de Paris. Ces dames montaient l’escalier rapidement, saluant à droite et à gauche, sans parler, mais gracieusement, suivies d’une nuée d’aides de camp et de ces vieilles farouches enturbannées que M. de Joinville appelait les turcs de la reine ; Mme de Dolossieu, de Chanaleilles, etc.

À la séance royale de 1847, la reine donnait le bras à Mme la duchesse de Montpensier. La princesse était emmitouflée à cause du froid. Je n’ai vu qu’un gros nez rouge. Les trois autres princesses marchaient derrière et causaient en riant toutes trois. M. Anatole de Montesquiou venait ensuite en uniforme de maréchal de camp fort usé.

Le roi arrivait quelque cinq minutes après la reine ; il montait plus rapidement encore qu’elle, suivi des princes courant comme des écoliers, et saluait les pairs à droite et les députés à gauche. Il s’arrêtait un moment dans la salle du trône et échangeait quelques bonjours avec les membres des deux dépurations. Puis il entrait dans la grande salle.

Le discours du trône était écrit sur parchemin recto et verso, et tenait en général quatre pages. Le roi le lisait d’une voix ferme et de bonne compagnie.

Le maréchal Soult était à cette séance, tout resplendissant de plaques, de cordons et de broderies, et se plaignant de ses rhumatismes. M. le chancelier Pasquier n’y vint pas, s’excusant sur le froid et sur ses quatre-vingts ans. Il était venu l’année d’auparavant. Ce fut la dernière fois.

En 1847, j’étais de la grande dépuration.

Pendant que je me promenais dans le salon d’attente, causant avec M. Villemain, de Cracovie, des traités de Vienne et de la frontière du Rhin, j’entendais bourdonner les groupes autour de moi, et des lambeaux de toutes les conversations m’arrivaient.

M. le général comte de Lagrange. — Ah ! voici le maréchal (Soult).

Le baron Pèdre Lacaze. — Il se fait vieux.

Le vicomte Cavaignac. — Soixante-dix neuf ans.

Le marquis de Raigecourt. — Quel est le doyen de la Chambre des pairs en ce moment ?

Le duc de Trévise. — N’est-ce pas M. de Pontécoulant ?

Le marquis de Laplace. — Non, c’est le président Boyer. Il a quatre-vingt-douze ans.

Le président Barthe. — Passés.

Le baron d’Oberlin. — Il ne vient plus à la Chambre.

M. Viennet. — On dit que M. Rossi revient de Rome.

Le duc de Fésenzac. — Ma foi ! je le plains de quitter Rome. C’est la plus belle et la plus aimable ville du monde. J’espère bien y finir mes jours.

Le comte de Montalembert. — Et Naples !

Le baron Thénard. — Je préfère Naples.

M. Fulchiron. — Oui, parlez-moi de Naples. Eh, mon Dieu ! j’y étais quand ce pauvre Nourrit s’est tué. Je logeais dans une maison voisine de la sienne.

Le baron Charles Dupin. — Il s’est tué volontairement ; ce n’est pas un accident ?

M. Fulchiron. — Oh ! c’est bien un suicide. On l’avait sifflé la veille. Il n’a pu supporter cela. C’était dans un opéra fait exprès pour lui et intitulé Polyeucte. Il s’est jeté de soixante pieds de haut. Son chant ne plaisait pas à ce public-là. Nourrit était trop accoutumé à chanter Gluck et Mozart. Les Napolitains disaient de lui : Vecchio canto.

Le baron Dupin. — Pauvre Nourrit ! que n’a-t-il attendu ! Duprez n’a plus de voix. Il y a onze ans, Duprez a démoli Nourrit ; aujourd’hui Nourrit démolirait Duprez.

Le marquis de Boissy. — Quel froid sur cet escalier !

Le comte Philippe de Ségur. — Il faisait encore plus froid l’autre jour à l’Académie. Ce pauvre Dupaty est un bon homme, mais il a fait un méchant discours.

Le baron Feutrier. — Je cherche une bouche de chaleur. Quel affreux courant d’air ! c’est à se sauver.

Le baron Charles Dupin. — M. Français de Nantes avait imaginé cet expédient pour se débarrasser des solliciteurs et abréger les instances. Il donnait volontiers ses audiences entre deux portes.

M. Thiers avait alors une vraie cour de députés. En sortant de cette séance, il marchait devant moi. Un gigantesque député, que je ne voyais que de dos, se dérangea en disant : Place aux hommes historiques ! Et l’homme grand laissa passer le petit.

Historique ? Soit. De quelle façon ?

Notes

1. Pétition du roi Jérôme pour l’abolition des lois d’exil. (Note de l’éditeur.)




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