Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

1846 - FAITS CONTEMPORAINS

I

12 août.

On a remarqué à Notre-Dame un chiffonnier qui y vient entendre la messe tous les matins. Il dépose à la porte sa hotte et son crochet, entre dans l’église et prie dévotement. De temps en temps il donne à la loueuse de chaises une pièce de dix sous en la priant de mettre cette pièce dans le tronc des pauvres. Dans les commencements, la femme lui disait : — Que ne la mettez-vous vous-même ? — Il répondit : Non, si l’on me voyait approcher du tronc vêtu comme je suis, on croirait que je veux voler.

Il y a à Douai un bourreau qui est un homme particulier. Il a pris au sérieux sa qualité légale de fonctionnaire public, et chaque fois qu’il rencontre un employé quelconque, un professeur du collège, ou le maire, ou le sous-préfet, il le salue comme collègue. On lui rend son salut. Tous les dimanches il va à la messe, mais il n’entre pas dans l’église et se tient à la porte, quelque temps qu’il fasse, tête nue. Chaque fois qu’il met un homme à mort, il fait dire une messe pour le repos de son âme.

Charlot, l’ancien bourreau de Paris qui a laissé son nom à la rue où il demeurait (rue Charlot au Marais), avait aussi ses singularités. Il demeurait dans une petite maison solitaire dont on voit encore le balcon au coin de la rue Charlot et de la rue de Normandie. Il était riche. Il avait dans sa maison, au rez-de-chaussée, une grande table de douze couverts, servie tous les jours et où venaient manger sans payer douze chevaliers de Saint-Louis pauvres. Charlot n’entrait jamais dans cette salle.


II

LE PRINCE ROYAL DE BAVIÈRE.

Août 1846.

Le prince royal de Bavière est en ce moment à Paris. Il est venu chez moi et ne m’a pas trouvé ; M. le baron de Bourgoing, ministre de France à Munich, me l’a dit l’autre jour à la Chambre des pairs. Hier, je suis allé voir le prince, qui demeure place Vendôme, hôtel de Bristol. Il était six heures du soir. Il pleuvait un peu, je suis venu en cabriolet de place. J’ai demandé au portier : M. le prince royal de Bavière y est-il ? — Le portier, qui est une portière, m’a répondu : — Je crois que son Altesse Royale est sortie. — Un homme, vêtu de noir, qui passait, m’a demandé ma carte et a dit : Je vais voir.

Un moment après, cet homme est revenu et m’a annoncé que le prince me priait de monter.

J’ai suivi cet homme qui m’a conduit au premier étage dans un petit salon sans antichambre, meublé de vieux fauteuils d’acajou garnis en drap bleu. Il y avait une malle dans la cheminée. Je suis resté là seul quelques instants, puis une porte s’est ouverte, un personnage est entré qui avait des moustaches blondes, un cordon noir au cou sur sa chemise blanche, et une croix blanche au côté sur son habit noir. C’était le lecteur du prince. Son Altesse s’habillait et allait me recevoir. Ce monsieur a voulu m’ôter mon chapeau par excès de politesse, mais notre mode à Paris est de le garder, ce que j’ai fait.

La porte s’est rouverte. Un homme est entré, assez jeune, d’un visage agréable, d’une quarantaine d’années, en noir, avec une croix blanche et un ruban jaune à la boutonnière. C’est un français légitimiste, M. le vicomte de Vaublanc, neveu de l’ancien ministre. M. le vicomte de Vaublanc s’est fixé à la cour de Bavière, où il est lecteur de la princesse royale et grand-maître de la cour du prince. Il dînait avec le prince chez M. Guizot, et n’avait pas mis le pied à l’hôtel des Affaires étrangères depuis 1823, année où M. de Chateaubriand y était. Nous avons causé de ces souvenirs.

Puis est arrivé M. le baron de Bourgoing, avec plaque et cordon bleu, lequel dînait aussi chez M. Guizot. On a parlé d’une revue de vingt mille hommes qui avait eu lieu le matin au champ de mars, que M. le duc d’Aumale avait passée, où M. le duc de Montpensier commandait son régiment et à laquelle M. le prince royal de Bavière assistait.

Nous étions tous restés debout, quoiqu’on eût avancé des fauteuils.

Un moment après est entré un homme fort charmant qu’on appelait Monsieur le baron. Il s’est penché à l’oreille de M. de Vaublanc, qui s’est tourné vers moi et m’a dit qu’en sa qualité de grand-maître il allait m’introduire auprès du prince royal.

La porte du petit salon s’est rouverte à deux battants, j’ai traversé le palier de l’escalier, et je suis entré, M. de Vaublanc et les autres me précédant, dans de grands appartements qui donnent sur la place Vendôme. Une dernière porte s’est ouverte à deux battants et M. de Vaublanc m’a introduit dans un salon vaste et assez magnifique, à hautes fenêtres, à boiseries blanches du dernier siècle, toutes les chicorées dorées ; puis il s’est retiré et la porte s’est refermée derrière moi.

Au milieu du salon, près d’une table ronde, il y avait un jeune homme debout, vêtu d’un pantalon blanc, d’un gilet blanc et d’un habit noir avec une large plaque en diamants, en souliers et bas de soie blancs ; trente-quatre ans environ, laid, quoique l’air intelligent, la tournure d’un élégant d’à présent, c’est-à-dire quelque chose de gauche et d’un peu commun, l’œil vif, le nez gros, d’épaisses moustaches, le visage mal chiffonné. C’était le prince Maximilien de Bavière.

Le prince s’est avancé. Nous avons causé. Il m’a paru spirituel. Nous avons parlé d’architecture, de poésie, de l’Allemagne et de la France. Il m’a fait force compliments et m’a répété à plusieurs reprises : — En France, on vous appelle le poëte français ; nous autres, nous vous appelons le poëte européen. Aussi, ajoutait-il, comment se fait-il que vous vous passionniez pour la question du Rhin ?

Il m’a parlé de la Chambre des pairs, du roi, qu’il était allé voir trois fois à Eu, et de M. Guizot, chez lequel il dînait. Il avait visité Notre-Dame. Il m’a fort invité à aller à Munich. Je lui ai dit que je savais tout ce que le roi son père avait fait pour Munich, et quelle physionomie athénienne il avait su donner à cette vieille ville allemande. — Venez donc voir tout cela, m’a-t-il dit, me pressant presque jusqu’à me faire promettre.

Il m’a paru bien comprendre cette pensée qu’il doit y avoir, dans l’état actuel de la civilisation, amitié entre tous les peuples européens et fraternité entre la France et l’Allemagne. Il est revenu sur ce qu’a tenté son père en fait de monuments. — Oui, disait-il, c’est beau, c’est bien, mais c’est de l’architecture néo-grecque, on fait ailleurs de l’architecture néo-latine. Pensez-vous, monsieur Victor Hugo, qu’un roi pourrait susciter un art original et avoir l’architecture de son règne ? Il n’y a plus d’architectes. — Là où vous les cherchez, lui ai-je répondu. Prince, en ce siècle, il n’y a pas d’architectes parmi les architectes, il y en a parmi les poëtes. Cherchez-les là.

Il parle bien français.

Au bout d’une demi-heure, j’ai pris congé du prince. Il m’a fort exprimé le regret de partir le lendemain et de ne pouvoir me rendre ma visite. On m’a reconduit avec le même cérémonial. J’ai traversé la cour encombrée de voitures et je suis allé sous les arcades de la rue Castiglione prendre l’omnibus des Filles-du-Calvaire, qui m’a ramené chez moi.


 

III

SALVANDY.

1846.

M. de Salvandy était, au grand nom près, le Sosthènes de La Rochefoucauld de la branche cadette. Mêmes ridicules, mêmes vanités ; mêmes façons chevaleresques, mêmes instincts généreux, même talent littéraire. Dans son enfance, M. de Salvandy s’était fait chasser du lycée Napoléon. Voici à quelle occasion. Il était lecteur de sa classe au réfectoire. Un jour il s’avisa de composer un bulletin de victoire de la grande armée et de le lire pendant le dîner. Grandes acclamations. C’était pendant la guerre de 1812. Le lendemain point de victoire au Moniteur. Tout le contraire. Le jeune Salvandy fut chassé du lycée et exclus pour ce fait de tous les autres lycées. Il devait plus tard être grand-maître de l’Université.

Il avait vingt-trois ans quand Mme Gail le mena chez Mme Gay. Ce fut son entrée dans le monde. Il n’avait pas quatre mouchoirs dans son tiroir. Mme Gay de s’exclamer. — Ah mais, ma chère, dit-elle à Mme Gail, votre petit jeune homme est plein de ridicules. Il faut le corriger. — Grand Dieu, s’écrie Mme Gail, ne lui ôtez pas ça ! Qu’est-ce qui lui restera ? Et puis, c’est par là qu’il arrivera.

C’est par là qu’en effet il est arrivé.

Il a été ministre, académicien, député, comte, ambassadeur, grand-cordon de la Légion d’honneur.

Il y avait un coiffeur d’Agen appelé Jasmin qui faisait des vers patois. Un jour, vers décembre 1846, il s’avisa d’écrire à ce Jasmin une lettre qu’il fit mettre dans les journaux. Cette lettre commençait par : Mon cher confrère.

— Est-ce en qualité de perruquier ? dit Mme de Girardin.

Mme Gay me disait de lui : Avec son toupet, ses hanches, ses façons et ses ridicules, il est pétri de finesses habiles. Ses ridicules mêmes sont des moyens. Il a des gaucheries visibles et des adresses cachées.


IV

M. de Salvandy était allé chez M. Roy à…

M. Roy a deux millions de rente. M. de Salvandy arrive, dîne, et, à dix heures du soir, chacun va se coucher. M. de Salvandy a coutume de lire tard la nuit. Entré dans la chambre qui lui est destinée, il regarde sur la cheminée et n’y trouve qu’un petit bout de bougie. Il dit au laquais qui l’avait accompagné : — Apportez-moi de la bougie. — Monsieur, en voilà. — Je veux une bougie entière. J’ai besoin de travailler et de lire. — Impossible, monsieur. — Comment, impossible ? — M. le comte est rentré chez lui. — Eh bien ? — C’est M. le comte qui a les clefs. — En ce cas, descendez au salon et apportez-moi une des bougies qui sont sur la cheminée. — Impossible, monsieur. — Comment, encore impossible ? — Puisque M. le comte est rentré chez lui. — Fort bien. Mais son salon n’est pas sa chambre à coucher. — M. le comte, en se retirant, emporte dans sa chambre à coucher les bougies du salon. — Et il s’enferme ? — Il s’enferme.

Comme M. de Salvandy insistait, le laquais alla chez M. de Talhouet, gendre de M. Roy, et eut une bougie. Quant à du feu (il faisait froid, c’était en automne) nul moyen d’avoir du bois. M. de Salvandy se coucha, et lut dans son lit, satisfait d’avoir conquis une chandelle et n’osant aspirer à une bûche.




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