Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

1843-1851 - À L’ACADÉMIE

I

M. de Roquelaure, évêque de Senlis, était de l’Académie de 1772 et fut de l’Académie de 1814. Il atteignit presque cent ans. C’était un évêque de cour, grave et libre. Il vivait encore en 1818. Je me rappelle l’avoir vu maintes fois à cette époque le jeudi, moi tout jeune adolescent introduit dans la bibliothèque de l’Institut par recommandation de M. François de Neufchâteau qui me protégeait comme enfant sublime, ayant été lui-même enfant prodige. Ce n’est pas par vanité que je rappelle ceci. Je reviens à l’abbé de Roquelaure.

Tout en feuilletant mes in-folios, je le regardais par la porte vitrée de la salle de la bibliothèque où siégeait à cette époque l’Académie. C’était un vieillard droit et vert à grand profil du temps de Louis XIV. Il portait le petit manteau violet et les bas violets. Il parlait très haut, même pendant les séances publiques. M. de Vaublanc, alors ministre, qui avait fait des académiciens par ordonnance, voulut être fait académicien par l’Académie. Il avait publié un gros lourd poëme qu’il appelait le Dernier des Césars. Il se présenta, fit des visites, etc. Au premier tour de scrutin, il n’eut que quatorze voix contre seize. M. de Roquelaure, qui avait voté pour lui, dit à haute voix :

— Donnez-moi un autre nom. Un ministre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout.

C’est M. Cuvier qui a remplacé M. de Roquelaure.


II

À l’époque où parut la Lucrèce[1] de M. Ponsard, j’eus avec M. Viennet, en pleine Académie, le dialogue que voici :

M. Viennet. — Avez-vous vu la Lucrèce qu’on joue à l’Odéon ?

Moi. — Non.

M. Viennet. — C’est très bien.

Moi. — Vraiment, c’est bien ?

M. Viennet. — C’est plus que bien, c’est beau.

Moi. — Vraiment, c’est beau ?

M. Viennet. — C’est plus que beau, c’est magnifique.

Moi. — Vraiment, là, magnifique ?

M. Viennet. — Oh ! magnifique !

Moi. — Voyons, cela vaut-il Zaïre ?

M. Viennet. — Oh ! non ! Oh ! comme vous y allez ! Diable ! Zaïre ! Non, cela ne vaut pas Zaïre.

Moi. — C’est que c’est bien mauvais, Zaïre !

1847.

III
Séance du 23 novembre 1843.

Charles Nodier. — L’Académie, cédant à l’usage, a supprimé universellement la consonne double dans les verbes où cette consonne suppléait euphoniquement le d du radical ad.

Moi. — J’avoue ma profonde ignorance. Je ne me doutais pas que l’usage eût fait cette suppression et que l’Académie l’eût sanctionnée. Ainsi, on ne devrait plus écrire atteindre, approuver, appeler, appréhender, etc., mais ateindre, aprouver, apeler, apréhender. Si l’Académie et l’usage décrètent une pareille orthographe, je déclare que je n’obéirai ni à l’usage ni à l’Académie.

M. Victor Cousin. — Je ferai observer à M. Hugo que les altérations dont il se plaint viennent du mouvement de la langue, qui n’est autre chose que la décadence.

Moi. — M. Cousin m’ayant adressé une observation personnelle, je lui ferai observer à mon tour que son opinion n’est, à mes yeux, qu’une opinion, et rien de plus. J’ajoute que, selon moi, mouvement de la langue et décadence sont deux. Rien de plus distinct que ces deux faits. Le mouvement ne prouve en aucune façon la décadence. La langue, depuis le jour de sa première formation, est en mouvement ; peut-on dire qu’elle est en décadence ? Le mouvement, c’est la vie ; la décadence, c’est la mort.

M. Cousin. — La décadence de la langue française a commencé en 1789.

Moi. — À quelle heure, s’il vous plaît ?


IV

1845.

Voici dans quel ordre les académiciens exacts siégeaient (en 1845) aux séances particulières de l’Académie.

Les trois membres du bureau (le directeur, le chancelier, le secrétaire perpétuel) sur l’estrade.

À la droite du bureau :

M. Royer-Collard. — M. le duc Pasquier. — M. le comte Molé. — M. le baron de Barante. — M. le baron Guiraud. — M. Dupin aîné. — M. le comte de Salvandy.

Sur le pan coupé faisant bras d’équerre et se rattachant perpendiculairement à la table qui faisait face au bureau :

M. Flourens. — M. Lacretelle. — M. Dupaty.

En face du bureau :

M. Tissot. — M. Ancelot. — M. Droz. — M. de Pongerville. — Moi.

À gauche :

M. de Feletz. — M. Brifaut. — M. Patin. — M. Sainte-Beuve.

Sur le pan coupé de gauche :

M. Viennet. — M. Mignet. — M. Lebrun. — M. Cousin.

À la gauche du bureau :

M. Mérimée. — M. le comte Philippe de Ségur.


V

1er décembre 1846.

Dans la nouvelle salle des séances privées de l’Académie, la statue de Racine a été mise dans un coin et la statue de Corneille au centre, derrière le fauteuil du président.

Autrefois, c’était Racine qui était au centre, et Corneille dans le coin. C’est un pas de fait.

Encore une démolition, encore une reconstruction, encore un pas, et ce sera Molière qu’on mettra à la place d’honneur.


VI

17 décembre 1846.

Aujourd’hui jeudi, à l’Académie, je chapitrais Dupin aîné sur Balzac. Il m’interrompit :

— Diable ! diable ! vous voudriez que Balzac entrât à l’Académie d’emblée, du premier coup, comme ça ! Vous citez des exemples, mais ils ne prouvent rien. (J’avais cité MM. Flourens, Patin, Saint-Marc Girardin, Mole, Brifaut.) Songez donc ! Balzac d’emblée à l’Académie ! Vous n’avez pas réfléchi. Est-ce que cela se peut ? Mais c’est que vous ne pensez pas à une chose : il le mérite !


VII

Séance du jeudi 24 décembre 1846.

Un copiste malhabile, chargé de fournir des exemples, avait donné celui-ci, tiré, disait-il, de Regnard (le Joueur) :

Je me mettrais en gage, à mon besoin d’argent.

Là-dessus, la commission du Dictionnaire bâcla une théorie pour démontrer comme quoi la locution était excellente, et neuve, et faisait partie des originalités de la langue française.

L’Académie était en train d’approuver le rapporteur M. Patin, lorsqu’un membre (M. Ancelot) fit remarquer que Regnard n’avait pas écrit un mot de cela, et que le texte était (le Joueur, acte II, scène ix) :

— Je me mettrais en gage en un besoin urgent.
— Sur cette nippe-là vous auriez peu d’argent.

Un peu plus, la chose était dans le Dictionnaire avec la manière de s’en servir.


 

VIII

14 janvier [1847].

Alfred de Vigny et moi avons fait manquer aujourd’hui l’élection à l’Académie.

D’un côté, on portait Empis ; de l’autre, Victor Leclerc. Nous ne voulions ni de l’un ni de l’autre. Nous avons mis des billets blancs.

Il y avait trente-quatre votants ; majorité : dix-huit voix. Il y a eu cinq tours de scrutin. M. Empis a eu jusqu’à quinze voix, M. Victor Leclerc, jusqu’à seize.

Il y a eu des voix données, aux divers tours, à MM. Émile Deschamps, La Mennais, Alfred de Musset et Béranger. Avec nos deux voix, nous pouvions faire l’élection. Nous avons tenu bon.

Il a fallu remettre, et l’on a remis à un mois.

Au premier tour, quand on a proclamé les deux billets blancs, M. Flourens a dit :

— Voilà deux voix perdues.

Je lui ai répondu :

— Perdues ! dites : placées à gros intérêts ! Mon intention est d’amener l’un des deux partis à s’entendre avec nous qui sommes l’appoint tout-puissant, et à nommer Balzac ou Dumas en échange de nos voix.

C’est de cette façon que j’ai fait nommer, il y a deux ans, Alfred de Vigny.


IX

SÉANCE D’ÉLECTION.

11 février 1847.

31 académiciens présents. — 31 présents. Il faut 16 voix.

Absents : Thiers, Ballanche, Chateaubriand, Lamartine, de Vigny.

Brifaut et Guiraud, malades.

PREMIER TOUR.
Émile Deschamps 2 voix.
Victor Leclerc 14
Empis 15

MM. de Lamartine et Ballanche arrivent à la fin du premier tour. M. Thiers arrive au commencement du second ; ce qui fait 34.

Le directeur demande à M. Thiers s’il a promis sa voix. Il répond en riant : — Non, et ajoute : — Je l’ai offerte. On rit.

M. Cousin, à M. Lebrun, directeur : — Vous ne vous êtes pas servi de l’expression sacramentelle. On ne demande pas à l’académicien s’il a promis sa voix, mais s’il l’a engagée.

Il y a un fauteuil vide près de moi. De Vigny est absent. Pongerville est allé voter à l’écart. J’ai à ma droite Feletz et à ma gauche Scribe.

SECOND TOUR.

34, majorité 18.

Émile Deschamps 2 voix.
Victor Leclerc 18
Empis 14

Empis, 18, nommé. La nomination a été déterminée et faite par MM. de Lamartine et Ballanche.

En sortant, j’ai rencontré Léon Gozlan, qui m’a dit : — Eh bien ? — J’ai répondu : — Il y a eu élection. C’est Empis.

— Comment l’entendez-vous ? m’a-t-il dit.

— Des deux manières.

— Empis ?…

— Et tant pis !


X

Aujourd’hui mardi, 9 mars, à cinq heures moins un quart de l’après-midi, on admirait encore le récit de Théramène à l’Académie. M. Mérimée lisait les poëmes envoyés au concours pour la découverte de la vapeur. Il lit mal les vers. M. Viennet l’a interrompu et lui a dit : — Vous tueriez le récit de Théramène !


XI

16 mars 1847.

Aujourd’hui, à l’Académie, en écoutant les poèmes, mauvais jusqu’au grotesque, qu’on a envoyés au concours de 1847, M. de Barante disait : — Vraiment, dans ce temps-ci, on ne sait plus faire les vers médiocres.

Grand éloge de l’excellence poétique et littéraire de ce temps-ci, sans que M. de Barante s’en doutât.


XII

22 avril 1847. — Élection de M. Ampère. C’est un progrès sur la dernière. Progrès lent. Mais les Académies, comme les vieux, vont à petits pas.

Pendant la séance et après l’élection, Lamartine m’a envoyé par un huissier ces deux vers :

C’est un état peu prospère
D’aller d’Empis en Ampère.

Je lui ai répondu par le même huissier :

Mais le destin serait pis
D’aller d’Ampère en Empis.


XIII

Ier décembre 1847.

Alexis de Saint-Priest m’a fait aujourd’hui une visite académique. Il avait vu ce matin M. de Chateaubriand, c’est-à-dire un spectre. M. de Chateaubriand est complètement paralysé, il ne marche plus, il ne remue plus. Sa tête seule vit. Il était très rouge, avec l’œil triste et éteint. Il s’est soulevé et a prononcé quelques sons inarticulés où M. de Saint-Priest n’a pu saisir que cette phrase dite en une grande minute :

L’Académie, — Monsieur, — ne vous sera pas — difficile, — j’espère.

M. de Saint-Priest n’est resté qu’un quart d’heure, le cœur serré.


XIV

30 décembre 1847.

On a voulu me faire directeur de l’Académie. J’ai refusé. On a nommé Scribe. J’ai dit : — Tant que l’Académie tiendra un de ses membres en pénitence (M. de Vigny) je tiendrai compagnie à ce membre. — On ne veut nommer M. de Vigny ni directeur, ni chancelier, à cause de son démêlé avec M. Molé.


 

XV

[1848].

Deuxième séance après la révolution de Février. Il y avait MM. de Barante et Molé qui n’étaient pas à la précédente. MM. de Sainte-Aulaire, Cousin, de Ségur, Rémusat, Tocqueville, Mignet, Viennet étaient à celle-ci et à la précédente. M. Mérimée y était en garde national. M. Dupin, qui assistait à la précédente, n’est pas venu à celle-ci. La dernière fois, quand il vint, il sortait de l’hôtel de ville où il avait accompagné la cour de cassation et crié, dit-on : Vive la République ! — Il s’approcha de moi et me dit : Savez-vous le mot du bonhomme Séguier ? — Non. — Voici : C’est le sixième gouvernement que je regarde passer du haut de mon tribunal. — Et M. Dupin se mit à rire.

On disait en ce moment-là qu’il était destitué et remplacé par maître Baroche, bâtonnier de l’ordre des avocats.


XVI

29 décembre 1848. Vendredi.

Hier jeudi, j’avais deux devoirs à la même heure, l’Assemblée et l’Académie, la question du sel d’une part, de l’autre la question beaucoup plus petite des deux fauteuils vacants. J’ai pourtant donné la préférence à la dernière, voici pourquoi. Au palais Bourbon, il s’agissait d’empêcher le parti Cavaignac de tuer le nouveau cabinet ; au palais Mazarin, il s’agissait d’empêcher l’Académie d’outrager la mémoire de Chateaubriand. Il y a des cas où les morts pèsent plus que les vivants ; je suis allé à l’Académie.

L’Académie avait décidé brusquement jeudi dernier, à l’ouverture de la séance, à l’heure où personne encore n’est venu, à quatre ou cinq qu’ils étaient autour du tapis vert, qu’elle remplirait, le 11 janvier (c’est-à-dire dans trois semaines), les deux places laissées vacantes par MM. de Chateaubriand et Vatout. Cette étrange alliance, je ne dis pas de noms, mais de mots, — remplacer MM. de Chateaubriand et Vatout, — ne l’avait pas arrêtée une minute. L’Académie est ainsi faite ; son esprit, cette sagesse qui produit tant de folies, se compose de l’extrême légèreté combinée avec l’extrême pesanteur. De là beaucoup de sottise et beaucoup de sottises.

Sous cette légèreté pourtant il y avait une intention. Cette étourderie était pleine de profondeur. Le brave parti qui mène l’Académie, car il y a des partis partout, même à l’Académie, espérait, l’attention publique étant ailleurs, la politique absorbant tout, escamoter le fauteuil de Chateaubriand pêle-mêle avec le fauteuil de Vatout ; deux muscades dans le même gobelet. De cette façon, le public stupéfait se serait retourné un beau matin et aurait vu tout bonnement M. de Noailles dans le fauteuil de Chateaubriand. Peu de chose, un grand seigneur à la place d’un grand écrivain.

Puis, après l’éclat de rire, chacun se serait remis à ses affaires, les distractions seraient venues bien vite, grâce au roulis de la politique, et, quant à l’Académie, mon Dieu ! un duc et pair de plus dedans, un ridicule de plus dessus, la belle histoire ! elle eût vécu comme cela.

M. de Noailles est un personnage d’ailleurs considérable. Un grand nom, de hautes manières, une immense fortune, un certain poids en politique sous Louis-Philippe, accepté des conservateurs quoique ou parce que légitimiste, lisant des discours qu’on écoutait, il avait une grande place dans la Chambre des pairs ; ce qui prouve que la Chambre des pairs avait une petite place dans le pays.

M. de Chateaubriand, qui haïssait tout ce qui pouvait le remplacer et souriait à tout ce qui pouvait le faire regretter, avait eu la bonté de lui dire quelquefois, au coin du feu de Mme Récamier, « qu’il le souhaitait pour successeur » ; ce qui, M. de Chateaubriand mort, avait fait bâcler bien vite à M. de Noailles un gros livre en deux volumes sur Mme de Maintenon, au seuil duquel une faute de français seigneuriale m’avait arrêté dès la première page de la préface.

Voilà où en était la chose quand je me décidai à aller à l’Académie.

La séance indiquée pour deux heures comme à l’ordinaire, s’ouvrit comme à l’ordinaire à trois heures un quart[2].


XVII

11 janvier [1849].

C’est l’élection du successeur de M. de Chateaubriand.

Je suis allé à l’Académie de bonne heure. L’heure fixée était midi.

Comme je traversais la cour du Louvre, la foule était amassée autour du piédestal informe qui a porté la statue de M. le duc d’Orléans. En février, on avait peint des deux côtés de ce piédestal cette inscription :

aux citoyens de paris
MORTS POUR LA LIBERTÉ
les 22, 23 et 24 février,
LA RÉPUBLIQUE RECONNAISSANTE.


Or la moitié de cette inscription du côté de la rue Croix-des-Petits-Champs était tombée en plâtras sur les marches du monument. Qui avait fait cela ? J’ai entendu en passant un ouvrier qui disait : C’est la pluie, et une vieille femme qui venait du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois qui répondait : Non ; c’est le ciel. Cependant je passe le pont des Arts et me voici à l’Institut. Le cadran marque midi un quart. Les retardataires se hâtent.

Il pleut à verse. Les personnages politiques arrivent en carrosses, les gens de lettres à pied, crottés et mouillés comme les chiens dont parle Ronsard et les poètes dont parle Boileau. — Les classiques montent l’escalier en toussant. Dans la grande salle, quelques groupes d’académiciens, M. Cousin avec M. Saint-Marc-Girardin, M. Mérimée avec M. de Rémusat, M. Pasquier avec M. Mole. M. Dupaty m’accoste, me proteste qu’il pense comme moi sur toute chose et profite de mon sourire pour me dire des vers. Les académiciens ôtent, les vieux leurs houppelandes, les jeunes (cinquante-cinq ans) leurs paletots, mettent leurs parapluies dans des coins, échangent des poignées de mains, signent la feuille de présence et s’informent du paiement de ce que La Fontaine appelait « les gages ». Le mois de décembre n’a point encore été payé. Le trésor s’exécute-t-il ? M. Pingard, en culottes et en bas noirs, salue et dit avec grâce : Hélas non ! L’Académie flaire la banqueroute et fait une horrible grimace.

J’entre dans la petite salle et je gagne ma place, M. de Sainte-Aulaire me dit bonjour et s’assied près de moi, M. de Barante vient me prendre le bouton de mon habit, M. de Féletz, mon voisin de droite, me conte ses griefs contre M. de Falloux, Empis et Pongerville se penchent à mon oreille en me disant : — Balzac, n’est-ce pas ? Réplique : — Pardieu ! — M. Pasquier vient à mon banc. Nous causons. Il se plaint de ses yeux. — On fait silence. M. Villemain lit le procès-verbal.

L’Académie est toute rangée autour du tapis vert. Ce qu’on appelle le tapis vert, ce sont de petites tables étroites disposées en carrés longs avec des rallonges intérieures en potences, et des dessus de gros drap vert.

La dernière élection me revient à l’esprit. Il y a un an environ. Celle où on a nommé M. Vatout. M. de Chateaubriand, déjà malade, n’était pas à cette séance, j’y causai assez longuement avec M. Guizot ; M. de Lamartine y arriva le scrutin ouvert et détermina par son vote l’élection de Vatout. Aujourd’hui, M. de Chateaubriand est mort, M. Guizot exilé, M. de Lamartine tombé. La royauté et l’immortel que nous fîmes, M. Vatout, ont eu le temps de mourir entre les deux scrutins.

Il y a trente-un académiciens rangés dans cet ordre à partir de la droite du bureau : De droite à gauche :

Ségur, Ampère, Vitet, Rémusat, Mérimée, Lamartine, Baour, Tissot, Empis, Dupaty, Scribe, Flourens, Pongerville, Hugo, Feletz, Brifaut, Sainte-Aulaire, Barante, Mérimée, Lebrun, Mignet, Patin, Saint-Marc-Girardin, Pasquier, Dupin aîné, Tocqueville, Thiers, Cousin.

Bureau : Villemain, Viennet (directeur), Ancelot (chancelier).

M. Viilemain a d’abord lu les lettres des deux candidats, il n’y en a que deux : MM. de Balzac et de Noailles. La lettre de M. de Balzac rappelle ses titres et ses visites ; on murmure un peu à cette phrase : Je me retirai devant la proposition de M. Hugo par M. Nodier. La lettre de M. le duc de Noailles contient cette faute de français : Je me présente pour succéder au fauteuil qu’occupait M. de Chateaubriand. On remarque que Balzac dit M. le vicomte de Chateaubriandet que M. le duc de Noailles dit M. de Chateaubriand.

Le règlement lu, les académiciens prêtent le vieux serment qu’ils n’ont point promis leur voix. M. de Ségur, le premier interrogé, répond à M. Viennet, directeur, qui lui demande : Avez-vous engagé votre suffrage ? — Pas plus que vous. — M. Thiers jure en riant ; on dirait un serment politique.

Il est une heure moins un quart.

On procède au scrutin. Mais d’abord qu’est-ce que c’est que le scrutin ? Chaque fois qu’il doit y avoir un vote, tout académicien trouve en arrivant à sa place des petits carrés de papier coupés et préparés, et aperçoit sur le bureau ce qu’on appelle les urnes. Ce sont des urnes en effet, deux choses en fer-blanc peint couleur acajou. Il est impossible de ne pas faire remonter ces objets jusqu’à l’empire, époque où florissait le style sec. Rien de plus plat, de plus lourd, de plus écrasé, de plus anguleux, de plus ventru, de plus laid que ces boîtes du scrutin, affreux moules d’où sont sortis tous les académiciens depuis quarante ans. Quand le directeur a dit les mots sacramentels : Messieurs, on va procéder au scrutin, M. Pingard prend majestueusement une des deux urnes et passe devant les académiciens, chacun jette son bulletin dans cette hideuse casserole, et quand « le tour est fait » Pingard va vider le tout sur le bureau. Le directeur compte les bulletins et le dépouillement suit.

J’ai jeté un jour dans l’urne ce quatrain :

Je ne voterai pas du tout,
Car l’envie a rempli d’embûches
Pour le génie et pour le goût
Ces urnes d’où sortent des cruches.

M. de Noailles a eu 25 voix, Balzac 4, deux billets nuls, un blanc, l’autre portant ceci : Un homme de lettres, et plus de duc s’il est possible. M. Brifaut s’est écrié à la lecture de ce bulletin : — Il n’y a pas de duc ici. — Le bulletin, assez bête, est de Viennet. J’ai voté pour Balzac, avec Empis, Pongerville et Lamartine.

Puis je suis allé à l’Assemblée nationale. En y arrivant, j’ai rencontré Berryer qui m’a pris la main. Je lui ai dit : — Vous auriez bien dû nous tirer d’embarras. — Berryer a repris : — Pour remplacer Chateaubriand, il vous fallait un grand talent, et vous ne l’avez pas sous la main. — Si ! précisément ! ai-je dit en la lui serrant.


XVIII

18 janvier 1849.

Académie. Élection pour feu Vatout.

Il n’y a que vingt-sept votants. M. de Pongerville, mon voisin, m’a dit : — Depuis que je suis de l’Académie, c’est la seconde fois que je vois cela.

PREMIER TOUR.
Majorité 14.
Saint-Priest 10
Nisard 8
Saintine 3
Chasles 4
Balzac 2 Vigny et moi.
DEUXIÈME TOUR.
Saint-Priest 12
Nisard 11
Saintine 3
Chasles
Balzac 1 moi.
TROISIÈME TOUR.
Saint-Priest 14
Nisard 12
Saintine 1
Balzac

 

XIX

4 octobre 1849.

Je viens d’entendre M. Viennet dire : — Je pense en bronze.


XX

19 mars 1850.

On juge le concours de prose.

Voici comment :

M. de Barante lit une brochure, M. Mérimée écrit, MM. Salvandy et Vitet causent à voix haute, MM. Guizot et Pasquier causent à voix basse, M. de Ségur tient un journal, MM. Mignet, Lebrun et Sainte-Aulaire rient de je ne sais quels lazzis de M. Viennet, M. Scribe fait des dessins à la plume sur un couteau de bois, M. Flourens arrive et ôte son paletot, MM. Patin, de Vigny, Pongerville et Empis regardent le plafond ou le tapis, M. Sainte-Beuve s’exclame de temps en temps, M. Villemain lit le manuscrit, en se plaignant du soleil qui entre par la fenêtre d’en face, M. de Noailles est absorbé dans une manière d’almanach qu’il tient entr’ouvert. M. Tissot dort. Moi j’écris ceci. Les autres académiciens sont absents.

Le sujet du concours est l’éloge de Mme de Staël.


XXI

26 mars.

J’étais arrivé de bonne heure, à midi. Je me chauffais, car il fait très froid, la terre est couverte de neige, ce qui déplaît aux abricotiers. M. Guizot, adossé à la cheminée, me disait : — Comme membre de la commission du prix dramatique j’ai lu dans ma seule journée d’hier six pièces de théâtre nouvelles. — C’est, lui ai-je répondu, pour vous punir de n’en avoir pas vu jouer une seule pendant dix-huit ans. — En ce moment M. Thiers s’est approché et le bonjour s’est échangé entre les deux hommes. Le voici :

M. Thiers. — Bonjour, Guizot.

M. Guizot. — Bonjour, Monsieur.


 

XXII

[1850.]

Jay, Lacretelle à la campagne. Ancelot en mission. M. de Barante absent. Droz, Brifaut, Pongerville malades.

32. — Majorité : 17.

PREMIER TOUR.
Musset 5 Musset {\displaystyle \left\{{\begin{matrix}\ \\\\\\\end{matrix}}\right.} Vigny.
Lamartine.
Cousin.
V. Hugo.
Empis.
Montalembert 11
Nisard 11
Ém. Deschamps
DEUXIÈME TOUR.
Musset {\displaystyle \left.{\begin{matrix}\ \\\\\ \end{matrix}}\right\}} Même.
Montalembert
Nisard
TROISIÈME TOUR.
Musset {\displaystyle \left.{\begin{matrix}\ \\\\\ \end{matrix}}\right\}} Même.
Montalembert
Nisard
QUATRIÈME TOUR.
M. de Barante arrive. — 33. Majorité : 17.
Musset 5
Montalembert 12
Nisard 16
CINQUIÈME TOUR.
Musset {\displaystyle \left.{\begin{matrix}\ \\\\\ \end{matrix}}\right\}} Même.
Montalembert
Nisard

Remis à fin novembre.


 

XXIII

Aujourd’hui jeudi 12 septembre 1850, l’Académie travaillant au Dictionnaire, à propos du mot accroître, on a proposé cet exemple tiré de Mme de Staël :

La misère accroît l’ignorance et l’ignorance la misère.

Trois objections ont surgi immédiatement :

1° Antithèse ;

2° Écrivain contemporain ;

3° Chose dangereuse à dire.

L’Académie a rejeté l’exemple.


XXIV

ÉLECTION.

28 novembre 1850.

Les deux morts : Féletz, Droz.

Présents : Barante, Jay, de Vigny, Sainte-Aulaire, Lacretelle, Tocqueville, Ampère, Thiers, Mole, Saint-Marc Girardin.

PREMIER TOUR.
Musset 5.
Nisard 23.

XXV

[Janvier 1851.]

MM. de Montalembert et Ponsard.

Montalembert écrit :

— Le souvenir des suffrages obtenus une première fois m’encourage à une seconde.

Absents : Cousin, Barante, Jay, Lacretelle, Vigny.

Présents : Guizot, Mole, Thiers, Salvandy, Mérimée, Vitu, Baour, Flourens, Scribe, Dupaty, Tissot, Lamartine, Ancelot, Empis, Hugo, Brifaut, Patin, Sainte-Aulaire, Magnin, Lebrun, Ségur, Rémusat, Dupin, Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve, Pongerville, Noailles, Pasquier, Saint-Priest, Villemain.

30. — Majorité : 16.

PREMIER TOUR.
Musset 2.
Montalembert 23.
Ponsard 2.
blanc 1.

J’ai voté pour Musset.

Notes

  1.  En 1843.
  2. Aller L’élection fut ajournée au 11 janvier 1849. (Note de l’éditeur.)



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