Choses Vues ( … – 1847 ) - HUGO Victor

1835 - FIESCHI

Tant que Fieschi[1] , après son arrestation, crut que ses complices lui portaient intérêt, il garda le silence. Un jour, il apprit par sa maîtresse, Nini Lassave, la fille borgne, que Morey avait dit : Quel malheur que l’explosion ne l’ait pas tué ! À dater de ce moment, la haine s’empara de Fieschi ; il dénonça Pépin et Morey, et mit à les perdre autant d’acharnement qu’il avait mis jusque-là de volonté à les sauver.

Morey et Pépin furent arrêtés. Fieschi devint l’auxiliaire dévoué de l’accusation. Il entra dans les plus minutieux détails, révéla tout, indiqua tout, éclaircit tout, traqua, expliqua, dévoila, démasqua, et ne faillit en rien, et ne mentit jamais, se souciant peu de mettre sa tête sous le couteau, pourvu que les deux autres têtes tombassent.

Un jour, il dit à M. Pasquier : « Ce Pépin est si bête qu’il inscrivait sur son livre l’argent qu’il me donnait pour la machine en en indiquant l’emploi. Faites une perquisition chez lui. Prenez son livre des six premiers mois de 1835. Vous trouverez au haut d’une page une mention de cette nature faite de sa main. » On suit ses instructions, la perquisition est ordonnée, le livre est saisi. M. Pasquier examine le livre, le procureur général examine le livre, on n’y trouve rien. Cela paraît étrange. Pour la première fois, Fieschi était en défaut. On le lui dit. Il répond : « Cherchez mieux. » Nouvelles recherches, peines perdues. On adjoint aux commissaires de la chambre un ancien juge d’instruction que cette affaire fit conseiller à la cour royale de Paris. (M. Gaschon, que le chancelier Pasquier, en me contant tout cela, appelait Gâcon ou Cachon.) Ce juge, homme expert, prend le registre, l’ouvre, et, en deux minutes, trouve au haut d’une page, en effet, la mention dénoncée par Fieschi. Pépin s’était borné à la barrer négligemment, mais elle était restée fort lisible. Le président de la cour des pairs et le procureur général, par une sorte d’habitude facile à comprendre, n’avaient pas lu les passages barrés, et cette mention leur avait échappé.

La chose trouvée, on amène Fieschi, on amène Pépin, et on les confronte devant le livre. Consternation de Pépin. Joie de Fieschi. Pépin bredouille, se trouble, pleure, parle de sa femme et de ses trois enfants. Fieschi triomphe. L’interrogatoire fut décisif et perdit Pépin. La séance avait été longue ; M. Pasquier renvoie Pépin, tire sa montre et dit à Fieschi : — Cinq heures ! Allons ! en voilà assez pour aujourd’hui. Il est temps que vous alliez dîner. — Fieschi fait un bond : — Dîner ! oh ! j’ai dîné aujourd’hui. J’ai coupé le cou à Pépin. —

Je tiens tout ceci du chancelier lui-même.

J’ai dit que Fieschi était exact dans les moindres détails. Il dit un jour qu’au moment de son arrestation il avait un poignard sur lui. Il n’était resté aucune trace de ce poignard dans aucun procès-verbal.

— Fieschi, lui dit M. Pasquier, à quoi bon mentir ? Vous n’aviez pas de poignard. Aucun procès-verbal n’en fait mention.

— Je le crois bien, Monsieur le président, dit Fieschi. En arrivant au corps de garde, j’ai profité d’une minute où les sergents de ville avaient le dos tourné pour jeter le poignard sous le lit de camp où l’on m’avait couché. Il y doit être encore. Faites chercher. Ces gendarmes sont des cochons. Ils ne balayent pas sous leur lit.

On alla au corps de garde, on déplaça le lit de camp, et l’on trouva le poignard.

J’étais à la cour des pairs la veille de sa condamnation. Morey était pâle et immobile. Pépin faisait semblant de lire un journal. Fieschi gesticulait, déclamait, riait. À un certain moment, il se leva et dit : — Messieurs les pairs, dans quelques jours, ma tête sera séparée de mon corps, je serai mort et je pourrirai sous la terre. J’ai commis un crime et je rends un service. Mon crime, je vais l’expier ; mon service, vous en recueillerez les fruits. Après moi, plus d’émeutes, plus d’assassinats, plus de troubles. J’aurai essayé de tuer le roi, j’aurai abouti à le sauver.

Ces paroles, le geste, le son de voix, l’heure, le lieu, me frappèrent. Cet homme me parut courageux et résolu. Je dis la chose à M. Pasquier, qui me répondit : — Il ne croyait pas mourir.

C’était un bravo, un condottiere, rien autre chose. Il avait servi, et mêlait à son crime je ne sais quelles idées militaires. — Votre action est bien horrible, lui disait M. Pasquier ; mitrailler des inconnus, des gens qui ne vous ont fait aucun mal, des passants ! — Fieschi répliqua froidement : — C’est ce que font des soldats en embuscade.


On démolit en ce moment, boulevard du Temple, la maison Fieschi. La charpente du toit est dégarnie de tuiles. Les fenêtres sans vitres et sans châssis laissent voir l’intérieur des chambres. Au fond, par les croisées du coin de la cour, on aperçoit l’escalier que Fieschi, Pépin et Morey montèrent et descendirent tant de fois avec leur hideux projet dans l’esprit. La cour est encombrée d’échelles et de charpentes, et le rez-de-chaussée est enveloppé d’une palissade en planches. Ce qu’on distingue de la chambre de Fieschi semble avoir été orné et enjolivé par les différents locataires qui l’ont habitée depuis. Un papier semé d’un petit dessin verdâtre tapisse les murs et le plafond, sur lequel une cordelière, aussi en papier, dessine un Y. Ce plafond est, du reste, déjà entamé et largement lézardé par la pioche des maçons. Un estaminet qui occupait le rez-de-chaussée a dû déménager, ce qui fait qu’on lit cet avis sur un écriteau appliqué à la palissade d’en bas :

Le rendez-vous de la Gaîté est même boulevard, n° 40.
18 avril 1842.

Il y a en ce moment un jeune médecin, nommé le docteur Deboret, qui a dans la bouche une dent de Fieschi. Ayant été chargé de l’autopsie, il eut la tête en son pouvoir. Les dents lui parurent belles, et il en prit une pour remplacer une molaire qui lui manquait. Il la montre à qui veut la voir.

1844, mars.

Notes

  1.  Au moment où le roi Louis-Philippe rentrait, après avoir passé une revue des troupes, pour célébrer, le 28 juillet 1835, l’anniversaire des Trois glorieuses, une effroyable détonation se fit entendre d’une fenêtre du troisième étage, au n° 50 du boulevard du Temple. Dans la cour de cette maison, un individu tout couvert de sang était arrêté ; les débats s’ouvrirent à la Chambre des pairs constituée en Cour de justice, sous la présidence du baron Pasquier : Fieschi, Morey et Pépin furent condamnés à mort. (Note de l’éditeur.)



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