La Russie et la barrière de l’est
BAINVILLE Jacques

BAINVILLE Jacques
La Russie et la barrière de l’est






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 La mort d’un écrivain est d’ordinaire suivie d’une sorte de pénombre qui s’étend sur son oeuvre. Années de silence, où il est difficile de faire la part de l’oubli et du recueillement. Les parties solides de l’oeuvre, quand il y en a, émergent plus tard. Le temps se charge de les consacrer. Exceptionnel en tout, Jacques Bainville n’aura même pas eu à connaître celle épreuve. La substance de ce deuxième volume porte, à l’égal du premier, le témoignage de l’actualité intense de sa pensée.

Rien, depuis tantôt vingt ans, n’a pu infirmer la vue d’ensemble qu’il avait prise de l’Europe du Traité de Versailles, pacte moral et non point traité politique. « Une Allemagne unifiée dans ses rapports avec une Europe morcelée, » formule brève et qui dit tout. Le reste n’est que pour expliquer et fixer par avance les zones de rupture. Vanité du « chapelet de Serbies » pour ceinturer une Prusse que le traité a confondue avec l’Allemagne et qui garde « la puissance politique, celle qui engendre toutes les autres ». Pesée fatale de la masse germanique sur le Brenner, compliquée du conflit séculaire renaissant entre le Sacerdoce et l’Empire. Retour au drame du dix‑huitième siècle avec le coin Polonais enfoncé entre le Brandebourg et la vieille Marche de l’Est. Russie refoulée dans la steppe asiatique par la perte presque totale des conquêtes européennes de Pierre le Grand et de Catherine ‑ et conjonction profonde de l’État prussien et de l’État moscovite, alliés naturels dans la recherche de leurs Alsaces-Lorraines arrachées, et tout prêts, comme au temps de Frédéric II, à communier, en vieux complices, « du corps eucharistique de la Pologne ». Il ne manquait, pour achever le tableau, que l’idée prodigieuse venue à la politique française de conduire de front l’alliance russe et l’alliance polonaise, comme la vieille diplomatie s’était évertuée jusqu’au casse‑tête à retenir dans notre amitié l’Autriche, la Pologne et la Russie ‑ et cette fois, sans secret et sans roi. Errare humanum est ‑, perseverare

On a épuisé toutes les ressources de la langue pour qualifier l’intelligence d’un Bainville. Que dire de « sa volonté inflexible à considérer que les mêmes causes produisent les mêmes effets et les produiront encore, et que seules les dates doivent être réservées ! Nuages, brouillards ni mirages n’ont jamais pu voiler dans son esprit l’existence des grandes masses aux arêtes vives. Bainville avait le sens de l’instinct de conservation inhérent à chaque peuple en même temps que des ressorts historiques de sa politique. À ses côtés, l’ombre d’Albert Sorel l’amenait à découvrir le corps dur et l’inévitable réflexe, sous le vêtement des régimes mouvants ou le voile des idéologies.

Faudra-t-il une catastrophe pour arriver à comprendre que le désordre européen a son siège et son moteur dans l’État militaire prussien, inventeur, protecteur et bénéficiaire du messianisme russe, frappé encore du triple sceau de la philosophie allemande ? Il n’est pas sûr que l’Europe doive échapper à l’épreuve, puisqu’il s’en trouve encore qui songent à Belzébuth pour chasser les démons. Nous avons peine à croire qu’une illusion aussi cruelle puisse résister à la lecture de cet ouvrage.

Bainville donnait leur importance aux alliances orientales de la France, mais il avait horreur de la contradiction et il songeait aux trahisons de la Russie. Pour reposer son esprit de l’amer souvenir de Brest-Litovsk, il est probable qu’il se reportait au carnage des Teutoniques à Tannenberg de la main de fer des chevaliers polonais. Il ne faisait pas mystère en tout cas de considérer qu’auprès du mariage russo-polonais, espoir de notre diplomatie, celui du Grand Turc et de la République de Venise était un jeu d’enfant.

Jean Marcel.

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