Les Conséquences Politiques de la Paix - BAINVILLE Jacques

Chapitre X - POSITION DE LA FRANCE

Après avoir eu jusqu’à vingt-cinq alliés et associés pendant la guerre, la France n’a trouvé que la Belgique pour aller avec elle à Francfort, en avril 1920, et elle n’a trouvé personne pour appuyer ni même pour approuver son action en Pologne quatre mois plus tard. Si une catastrophe s’était produite à Varsovie, notre isolement eût été complet. Un revirement favorable n’a eu lieu qu’après la sauvetage de la Pologne. Cette expérience doit servir à guider notre politique extérieure.

De même que nous devons encore entretenir une armée, consacrer des sommes immenses à notre défense nationale, nous devons chercher des garanties et des sécurités politiques au dehors. Vainqueurs de l’Allemagne, avec les avantages et les supériorités que la victoire apporte, nous sommes dans une situation qui, néanmoins, ne diffère pas essentiellement de celle où nous nous trouvions après 1871. Alors vingt et un ans s’étaient écoulés avant que nous eussions avec la Russie une convention militaire encore bien incomplète, bien imprécise. Il avait fallu douze années de plus avant de nous rapprocher de l’Angleterre, et le rapprochement n’était pas fini en 1914 puisqu’il n’y avait pas d’alliance franco-britannique en règle. Dans l’Europe nouvelle, une Europe pulvérisée, la recherche des alliances ne sera pas moins ardue. Peut-être le sera-t-elle davantage.

Notre politique reste dominée, notre voie reste tracée par la question allemande. Si l’on excepte la Belgique, la question allemande ne se pose pour personne comme elle se pose pour nous. En 1871, la création de l’Empire allemand n’avait inquiété ni même choqué aucune des puissances européennes. L’Angleterre, par une tragique erreur, y avait vu un gage d’équilibre continental et des raisons de se réjouir. Comment veut-on qu’elle s’alarme, aujourd’hui que l’Allemagne est vaincue et que toutes les précautions ont été prises pour qu’elle ne puisse, de longtemps, redevenir une rivale sur mer ? Nous n’aurons comme alliés que les peuples qui sentiront comme nous le besoin de se protéger contre un réveil possible de l’Empire allemand et qui se sentiront assez forts pour s’exposer à un conflit avec lui. Ce n’est pas tout. Nous aurons à nous assurer contre une coalition germano-russe, éventuelle sans doute, mais qu’il sera plus prudent de considérer comme probable. Accroissement de difficultés pour trouver des partenaires qui consentent à courir ce double risque. L’exemple du mois d’août 1920 nous montre que la Pologne, attaquée par la Russie, avec une Allemagne hostile dans le dos, n’a trouvé aucun concours parmi ses voisins. Nous avons dû venir à son aide : c’est le type de l’alliance qu’il faut tenir à bras tendu. Il en serait exactement de même si la Pologne était un jour attaquée par les Allemands, la Russie étant prête à profiter de son désastre et à la poignarder par derrière.

La marche de l’Allemagne est tout indiquée. C’est par l’Est qu’elle commencera sa libération et sa revanche. Si nous n’intervenons pas délibérément le jour où elle essayera de reconstituer sa frontière orientale, si nous renouvelons la funeste abstention de Sadowa, alors, un an, dix ans ou vingt ans plus tard, le danger sera pour nous. Mais dans le cas d’un second Sadowa, surtout si l’occasion choisie par l’Allemagne est propice, si la préparation diplomatique du coup a été habile, nous devrons nous résigner à agir seuls ou à peu près seuls et même peut-être à être désapprouvés. Cet isolement et cette désapprobation sont indiqués par le pacte de garantie qui a été ajouté au traité de Versailles et que n’ont d’ailleurs ratifié jusqu’ici ni les Etats-Unis ni l’Angleterre. Cette garantie nous est promise dans le cas d’une « agression non provoquée » et non dans un autre, c’est-à-dire qu’elle suppose une agression directe, lancée spécialement contre la France. Même alors, à moins que l’évidence ne fût aussi éclatante qu’en 1914, nos garants voudraient d’abord une enquête, des débats dans leurs parlements avant de se porter à notre secours. C’est dire qu’une agression bien machinée par une dépêche d’Ems ne nous ouvrirait aucun droit à cette garantie très conditionnelle. Quant à une agression indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre (pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une annexion, même sans violence (comme celle de l’Autriche), qui accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l’Allemagne : tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les provocateurs. Il ne nous resterait qu’à en prendre hardiment notre parti en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas répéter la faute de 1866.

Les futures difficultés, telles qu’elles se dessinent déjà, auront un double caractère. D’abord elles seront d’une gravité croissante. Le danger, à l’origine, n’apparaîtra qu’à des yeux très exercés et à des hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés seront surtout terrestres et continentales. Il n’y a plus, dans les mers d’Europe, de concurrence maritime sérieuse pour l’Empire britannique. L’Angleterre sera donc portée à se désintéresser des conflits qui pourront survenir, tant qu’il ne se produira pas d’accident qui affecte les détroits et Constantinople.

On vit encore sur l’idée que les alliances de la guerre se perpétueront. Ce serait désirable, mais extrêmement peu naturel. Une coalition, et surtout une coalition aussi vaste, ne peut pas survivre aux conditions qui l’ont créée. Tant de peuples ne peuvent pas garder le même point de vue, n’avoir qu’un seul intérêt. Ce-lui de la France est d’être payée par l’Allemagne et d’être en sécurité vis-à-vis de l’Allemagne. Des alliances avec des pays qui n’ont pas les mêmes raisons que nous de considérer le problème allemand comme le problème principal, des alliances qui nous conduiraient à renoncer à une partie de nos droits seraient bien pesantes. Elles constitueraient pour nous une servitude ou bien elles ne fonctionneraient qu’avec des frottements continuels. Ce n’est pas tout. Il nous faut des alliés qui voient les affaires allemandes avec les mêmes yeux que nous. Mais nous avons aussi à faire en sorte que nos alliances ne soient pas telles qu’elles apportent à l’Allemagne elle-même des alliés. Nous avons déjà montré, sans craindre les répétitions ni l’insistance, que notre option pour la Pologne aggrave le danger d’une conjonction germano-russe. Ce risque ne saurait être multiplié ailleurs. Ce qui peut se présenter un jour, c’est un syndicat des vaincus et des mécontents, bien plus actif, bien plus facile à constituer que celui de vainqueurs et des profiteurs. Il importe de se souvenir que, si la guerre de 1914 a tant duré, si la victoire a été si difficile, si coûteuse, si tardive, c’est parce que la politique de l’Entente a été impuissante à désagréger le bloc ennemi autrement que par les armes. Reconstituer ce bloc, c’est donc la première chose à éviter, tandis que, d’autre part, il importe de ne pas nous aliéner les Etats qui ont joué sur le même tableau que nous et qui ont eu moins de comptes à demander à l’Allemagne qu’aux Hongrois ou aux Bulgares. Tâche malaisée. Que nous puissions avoir avec nous tous ces Etats, c’est assurément chimérique. Il est plus chimérique encore d’espérer que nous les réconcilierons tous avec leurs anciens adversaires et que la France exercera une protection paternelle sur la famille des moyens et petits Etats. Notre ressource sera d’essayer des séries de réconciliations, l’essentiel étant de prévenir un bloc de l’Europe centrale dont la direction appartiendrait encore à l’Allemagne, et de couper la ligne Berlin-Vienne-Budapest-Sofia. Il n’est pas douteux que si, pendant la guerre, la Bulgarie avait pu être détachée de la coalition adverse, cette défection nous eût été plus utile que l’alliance roumaine et elle eût été profitable à la Roumanie elle-même. Dans des cas pareils il faut savoir choisir. C’est ainsi qu’une Tchéco-Slovaquie neutre, même hostile, si c’était possible, serait encore préférable à un système germano-hongrois de l’Europe centrale. Ces choix seront délicats. Ils ne devront pas être faits à la légère. Mieux vaudra en prendre l’initiative que de les subir. Nous n’obtiendrons pas, pour prendre encore un exemple, que la Hongrie se rapproche également des trois pays à qui elle a dû céder des territoires. Son propre intérêt lui conseille de ne pas réunir toujours ces trois voisins dans la même méfiance et dans la même hostilité et de se réconcilier avec les uns ou avec les autres. Quelles que soient les sympathies et quels que soient les ressentiments que l’on puisse avoir, il est clair, pour la froide raison, qu’une entente des Hongrois, des Roumains et des Bulgares, si elle pouvait être formée sous nos auspices, constituerait un barrage véritable, supérieur, parce qu’il serait mieux groupé et mieux placé, à celui qui semble avoir été construit par les traités et dont le moindre défaut est de se présenter sur des points dispersés, sans avantages contre un bloc adverse disposant, comme en 1914, des fameuses « lignes intérieures ».

Nous n’avons jeté sur la question des alliances que quelques lueurs. Il faut reprendre les choses par le commencement.

L’Allemagne d’abord. Nous devons compter avec sa mauvaise volonté persistante, probablement accrue, à mesure qu’elle se relèvera et qu’elle se fortifiera. Nous devrons la surveiller, nous tenir en garde contre ses ruses et ses retours offensifs, être prêts, tout au moins, à la contraindre à remplir ses engagements essentiels. Cette tâche demandera une attention soutenue et de longs efforts. En définitive, notre politique extérieure reste dominée par le problème allemand. Il devait en être ainsi du moment que nous demeurions les voisins d’une Allemagne unitaire, sur laquelle nous n’exerçons pas d’influence, sur laquelle n’avons de prise que d’un seul côté et par une occupation provisoire, une Allemagne enfin (c’est le refrain de ce livre) qui compte 20 millions d’habitants de plus que nous.

La surveillance de l’Allemagne, l’exécution non pas même intégrale, mais partielle, du traité de Versailles, absorbera presque toute notre activité et nos forces pendant les années à venir. Avec une Allemagne unitaire, avec une grande Germanie, non seulement une véritable entente, mais une détente même est exclue, à moins que nous ne renoncions à nos revendications élémentaires, y compris celle de notre sécurité. Il est inutile de s’arrêter à cette hypothèse. Il est même dangereux d’y penser.

Les négociateurs français du traité de Versailles ont été conséquents avec eux-mêmes quand, après avoir conservé l’unité allemande, ils ont cherché une garantie contre le danger qui subsistait et prévu la cas d’une nouvelle agression. Cette garantie, comme nous venons de l’indiquer, M. Clemenceau croyait l’avoir trouvée aux Etats-Unis et en Angleterre. Pour l’acquérir, il avait fait d’importantes concessions au point de vue américain et au point de vue anglais. En tout état de cause, nous pouvions compter, avec plus ou moins de difficultés et de retards, sur l’assistance des puissances anglo-saxonnes si nous étions attaqués de la même manière et dans les mêmes conditions qu’en 1914 et en admettant que l’histoire fût toujours semblable à elle-même. Toutefois, il y avait loin de ce casus Jœderis, prévu pour un péril éclatant et d’extrême urgence, à une alliance intime et permanente qui eût joué dans la vie de tous les jours et pour l’application intégrale du traité. Une telle alliance supposait que les États-Unis et la Grande-Bretagne continueraient à avoir sur l’Allemagne les mêmes idées que nous, à regarder le problème allemand comme le problème essentiel et à ne pas avoir des intérêts et des soucis différents de ceux de la France, qui est avant tout une puissance continentale et européenne.

Il a suffi de peu de temps pour que l’Amérique revînt à cette politique purement américaine dont une menace, qu’elle avait fini par sentir sur elle-même, avait été seule capable de l’arracher. Dans le cas le plus favorable, les États-Unis, ayant éliminé le wilsonisme, nous laisseront libres de nos mouvements et nous donneront leur approbation morale chaque fois que nous pratiquerons une politique de conservation et d’ordre. S’ils rompent avec les idées du président Wilson, c’est parce que la Société des Nations leur a fait craindre d’être entraînés malgré eux dans les complications européennes. Il serait donc imprudent de compter de leur part sur un concours actif.

Quant à l’Angleterre, sa politique est celle de l’Empire britannique. Les facilités mêmes qu’elle a rencontrées dans la paix pour élargir démesurément son programme impérial l’ont inclinée à ne considérer les affaires européennes que par rapport au monde entier. Nous sommes, nous, obligés de tout subordonner aux comptes que nous avons à régler avec l’Allemagne. Pour l’Angleterre, ces comptes sont réglés. Ses préoccupations vont ailleurs. On se tromperait en lui demandant de ranger les questions dans le même ordre d’importance que nous.

Il n’y a pas d’alliance franco-britannique. Il n’y en a plus depuis que les engagements du pacte de Londres (celui de septembre 1914) ont été remplis par la victoire remportée en commun et depuis que le traité de Versailles a été signé. Tout au plus subsiste-t-il la solidarité que ce traité a créée entre les signataires tenus à le faire respecter, ce qui ne veut pas dire qu’ils l’interprètent toujours de la même façon. Les tentatives qui ont été faites pour entraîner la Grande-Bretagne dans un accord positif et défini ont échoué jusqu’à présent. Le gouvernement britannique a décliné poliment la proposition d’entrer dans une alliance franco-belge et il a été loué par une notable fraction de la presse anglaise d’avoir refusé comme il convenait (very properly). Tout ce qu’il a pu faire a été d’offrir une garantie de cinq années à la Belgique, c’est-à-dire une sorte de retour au système de la neutralité belge pour un temps extrêmement bref. Comment. en serions-nous surpris ? A la veille même de 1914, une alliance en règle répugnait à l’Angleterre. Nous n’avions jamais réussi à aller au delà d’une « entente cordiale ». L’Allemagne battue, l’Angleterre aspire de nouveau à se dégager des affaires du continent, à les surveiller et à les contrôler de haut, sans s’y mêler à fond. On a tort, peut-être, de parler de retour au splendide isolement. Ce n’est pas le principe même des alliances que l’Angleterre repousse. Ce sont les alliances terrestres, si l’on peut les nommer ainsi. Toutes ses préoccupations vont à la mer. Les statuts de la Société des Nations peuvent lui être un bon prétexte pour se dérober aux sollicitations. Mais, en dépit du Pacte, elle n’hésite pas, lorsqu’il s’agit d’intérêts maritimes et coloniaux, à contracter des engagements particuliers. Avec le Portugal, avec le Japon, elle a déjà renouvelé des contrats devenus traditionnels. La Grèce est le pion qu’elle pousse dans la Méditerranée orientale. Et c’est aussi par les intérêts coloniaux et maritimes que nous aurons le plus de chances de nous entendre avec les Anglais. À une condition, toutefois. C’est que nous tenions notre place et notre part en Orient, que nous y soyons forts, que nous n’y paraissions pas en parents pauvres. Il ne faudra pas nous laisser évincer ni conduire aux échanges coûteux. Et il ne faudra pas non plus, quand tout nous ordonne de nous concentrer, que le compagnonnage anglais nous disperse, nous envoie monter la garde et guerroyer dans des lieux lointains où jamais, avant les grandes démolitions, un soldat français n’avait paru et n’avait eu besoin de paraître. La France, à grands frais, doit conserver une puissante armée parce qu’elle n’a pas à l’égard de l’Allemagne, les sûretés nécessaires. Elle est seule, parmi les pays de l’Entente, à posséder une sérieuse organisation militaire qu’il ne sera jamais permis de considérer comme un luxe. Pour ceux qui se sont empressés de nous abandonner le fardeau de la conscription, la tentation est grande de tirer sur cette provision, de nous charger des plus ingrates corvées, de nous conférer le mandat de recevoir des coups et de récolter des rancunes pour des causes qui n’ont avec la nôtre qu’un lointain rapport. Gendarmes pour le compte d’autrui, nous avons ensuite à nous défendre contre des accusations d’impérialisme et de militarisme d’une hypocrisie intolérable. Cela ne peut pas durer. Notre armée est un capital national que nous ne devons pas gaspiller et, si nous le prêtons, ne prêter qu’à gros intérêts, c’est-à-dire seulement pour nos propres intérêts.

L’Angleterre a chez elle de nombreux soucis, de nombreuses tâches, et elle n’a pas d’armée. Elle a supprimé la conscription, mesure de circonstance, tardivement adoptée pendant la guerre, et qui répugne à ses moeurs. À l’égard des Allemands, à l’égard des Russes, elle écarte rejette ou remet à plus tard les solutions énergiques. En Asie Mineure, elle prend volontiers la France, ou, à son défaut, la Grèce pour soldat. C’est que l’Angleterre n’a pas trop de ses forces pour elle-même, pour l’Egypte, pour l’Inde, pour la Mésopotamie, pour l’Irlande. Quand le gouvernement britannique, avec l’Allemagne ou avec les Soviets, recommande, impose les ménagements et la conciliation, voilà encore à quoi il pense.

À la fin du mois de juillet 1920, il a été distribué au Parlement britannique un rapport du maréchal sir Henry Wilson, dont la conclusion est lumineuse :

Il y a une dure leçon à tirer de l’histoire de notre campagne en Russie du Nord. Elle commence par le débarquement de 150 soldats d’infanterie de marine à Mourmansk en avril 1918 : ils sont suivis par 368 soldats fin mai, et à leur tour, le 23 juin, par 600 fantassins et mitrailleurs. À partir de cette date, les demandes de renforts se sont succédé sans interruption et nos obligations ont augmenté progressivement, sans que nous puissions y mettre un terme. Je crois que le contingent britannique atteignit le chiffre de 18.400.

La campagne de Mésopotamie commença de même par l’envoi de deux brigades et finit par absorber près de 900.000 hommes. Les six divisions avec lesquelles nous sommes entrés en guerre en France et en Belgique sont arrivées à 63 avant que nous eussions la victoire. La conclusion est facile à tirer : on dit que lorsqu’un contingent militaire se trouve engagé dans des opérations, il lui est presque impossible de limiter l’étendue de ses obligations. Dans l’état de chaos où se trouve aujourd’hui le monde, il ne serait pas sage de perdre de vue ce principe, car nous pouvons nous attendre à recevoir des demandes de troupes, ne fût-ce qu’une ou deux compagnies, sur tous les coins du continent, et il sera difficile parfois de ne pas céder. Refusons aujourd’hui avec insistance d’accéder à toute demande de ce genre n’émanant pas d’une partie de l’empire britannique avant un examen attentif des obligations qu’impliquerait éventuellement une telle requête.

Ainsi, la plus haute autorité militaire du Royaume-Uni se rend compte du chaos de l’Europe et des embarras de l’Empire britannique. Les forces de l’Empire britannique sont absorbées par des besognes trop vastes, trop pressantes, et il ne lui reste rien pour figurer sur le continent. Encore ne pourrait-il que figurer et non pas agir : le maréchal Wilson sait bien qu’il aurait du mal à envoyer « une ou deux compagnies » dans beaucoup d’endroits à la fois. Il sait bien qu’il nous a demandé de remplacer, dans les pays à plébiscite, les soldats anglais par nos soldats à nous. Il redoute les expéditions qui commencent par quelques escouades et qui finissent par des corps d’armée. Il constate au fond, et c’est ce qui se lit à travers les lignes de son rapport, que l’Angleterre, si elle n’avait d’autres raisons de s’en désintéresser, serait éliminée des affaires continentales par l’excès de ses propres charges. L’Empire britannique a des embarras réels qui sont la rançon de ses accroissements immodérés. Il souffre aussi pour sa part, et peut-être sans s’en rendre compte, d’avoir respecté ce qu’il eût fallu détruire et détruit ce qu’il eût mieux valu conserver. Les embarras de l’Angleterre alourdissent singulièrement sa politique. Ils sont pour elle comme une hypothèque. Dans une certaine mesure ils diminuent la valeur de son alliance. Si l’Angleterre a des escadres que nous n’avons pas, nous avons une armée qu’elle n’a pas non plus. Cette comparaison rétablit l’égalité. Par là aussi elle nous rend libres.

Un soldat comme le maréchal Wilson ne ferme pas les yeux à cette évidence : l’Europe est dans le « chaos ». Et le chaos, c’est l’instabilité. L’instabilité, c’est aussi le mouvement. Il y a des chances croissantes pour que la physionomie que le traité de Versailles avait cru donner à l’Europe soit provisoire. Ce sont les événements eux-mêmes qui nous obligeront sans doute à reprendre une oeuvre imparfaite et mal équilibrée. Alors, la France, qui a les moyens d’agir sur le continent, devrait-elle subordonner sa politique extérieure à celle de l’Angleterre qui, de son propre aveu, n’a pas ces moyens et se comporte en conséquence, chaque fois qu’elle conclut à l’inaction ?

La France ne garde pas seulement – pour combien de temps encore ? – les moyens d’agir. Elle a l’expérience des affaires européennes. Elle possède les idées et les solutions efficaces. Pourquoi ne serait-elle pas entendue de préférence ? Pourquoi les points de vue qui prévalent ne seraient-ils pas les siens ? Et pourquoi n’agirait-elle pas dans son indépendance quand il le faut ? Avec un instinct juste, le maréchal Wilson a prévu que l’ébranlement dont le signal a déjà été donné en Pologne aurait des suites. Bien des choses seront à reprendre, si on ne veut pas qu’elles reprennent toutes seules. Puisque le traité de Versailles n’a rien terminé, « faut finir ce qu’on a commencé », disait autrefois cette impératrice. Alors, il faudra avoir ce qui a manqué aux auteurs de la paix : des méthodes, des idées directrices. Les orages prochains se chargeront de démontrer que rien ne sera fait tant que l’Allemagne conservera cette puissance politique qui engendre toute autre puissance et qui lui rendra tôt ou tard sa puissance militaire en dépit des interdictions.

Mais, au milieu de ces orages européens, l’Allemagne elle-même n’échapperait sans doute pas à des secousses et à des crises. C’est là que la politique française devra pouvoir, sans entraves, aider et diriger les événements. Sa doctrine (et sans une doctrine on n’a pas de politique), sa doctrine fondée sur l’expérience est qu’il n’y a pas de repos ni de sécurité en Europe si l’Allemagne reste forte, et rien n’empêchera qu’elle redevienne forte tant qu’elle sera unie et centralisée. C’est ce dont convient le plus grand journal des financiers, des libéraux et des unitaires allemands, la Gazette de Francfort, lorsqu’elle dit des projets fédéralistes du docteur Heim, le chef du parti populaire bavarois : « Une Allemagne fédérale selon la recette Heim aurait certainement du succès en France, parce que ce serait une Allemagne impuissante » C’est admirablement dit. Il n’y a qu’à ne pas nous écarter de là. Et nous avons ce qu’il faut, moyens et idées, pour ramener alliés et ennemis à ce point de vue essentiel, à travers les prochains événements.

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Ces alliés, quels seront-ils ? Comment les trouverons-nous ? Il ne s’agit pas de mendier les alliances. On les obtient par la force et par le prestige qu’on possède, par les services qu’on peut rendre. On les obtient aussi par la conformité des intérêts. Et les systèmes les plus ambitieux ne sont pas les plus solides. Pedetemptim, c’est la devise des forts et des sages. Brin à brin, nous organiserons le faisceau.

Depuis la signature du traité de Versailles, on peut même dire depuis l’armistice, l’union des temps de la guerre ne s’est plus reformée, et pour quelques heures seulement, que par les provocations et les maladresses de l’Allemagne. Comment s’en étonner quand on connaît l’histoire du commandement unique, quand on sait quel péril il a fallu pour que, le 23 mars 1918, ce commandement fût donné au maréchal Foch ? L’union, aujourd’hui, n’est plus qu’une union de circonstance. Elle est de courte durée. Une fois passé l’incident qui l’a fait renaître, chacun retourne à ses affaires et à ses idées. Les souvenirs de la guerre s’éloignent. Ils entrent dans les musées historiques. Seules la Belgique et la France restent rassemblées en permanence, face au Rhin, par un même souci de sécurité, par un même instinct de conservation. L’alliance franco-belge est le premier point, le point solide autour duquel pourront se cristalliser d’autres alliances. Pour la nouer, il aura fallu pourtant de longs mois et passer par l’étape de la convention militaire. Elle ne se sera pas faite toute seule, et il a fallu que, des deux côtés, des hommes en prissent l’initiative. Elle a langui un moment à cause de la question du Luxembourg, comme si cette question ne devait pas être résolue par l’alliance au lieu que l’alliance en dépendît. Du temps a été perdu à chercher une combinaison anglo-franco-belge dont l’Angleterre ne voulait pas et comme si la meilleure façon d’intéresser le gouvernement britannique n’était pas de lui présenter la chose toute faite. Enfin, en Belgique même, il y a eu des résistances, des oppositions de parti. Tout cela pourra se représenter ailleurs. Tout cela prouve que, dans les cas les plus simples, les plus clairs, entre deux peuples qui ont subi la même invasion, et dans la fraîcheur de leurs souvenirs, l’entente et la collaboration rencontrent encore des obstacles.

On trouve surtout des alliances contre quelqu’un ou contre quelque chose. Celle de la Belgique s’est fondée sur une identité d’intérêts et de vues en face du péril allemand. D’autres périls partagés nous apporteront d’autres associés. Ces périls ne sont pas seulement politiques et militaires. Il y a aussi ceux que court la société. Or, sans même s’en douter, la France s’est mise en Europe à la tête de la résistance. Elle est devenue le pays de l’ordre par excellence, l’antithèse du bolchévisme et de l’anarchie. Depuis longtemps, mais depuis Varsovie surtout, nous avons cessé de tenir boutique de révolution. Nous ne séduisons plus les hommes de gauche, et les conservateurs du monde entier tournent les yeux vers nous. Qu’est-ce que notre révolution de 1789 auprès de celle de Moscou ? Aujourd’hui, les idées avancées, ce sont les idées socialistes dont la France ne veut à aucun prix, dont elle ne peut même pas vouloir. Tout le lui interdit, son caractère, son histoire, ses moeurs, sa formation sociale. Alors il ne nous reste qu’à avancer dans la voie où la force des choses nous a mis, où elle a mis à leur insu des hommes qui ne soupçonnaient pas qu’ils étaient nés pour une réaction. Depuis que de vieux gouvernements monarchiques sont tombés pour laisser place au désordre, au chaos, à une sombre négation, depuis ce retour en arrière, sans précédent par la violence et par la rapidité, la position intellectuelle, morale et politique du peuple français a changé du tout au tout. Par le seul fait qu’elle restait telle qu’elle était et qu’elle continuait à vivre dans les mêmes conditions, la France est devenue réactionnaire. Et elle est allée naturellement dus le sens où elle était portée. Elle ne s’en rend pas toujours compte et l’un des plus beaux vers de notre langue l’a dit : « Rarement un esprit ose être ce qu’il est. » Oserons-nous être ce que nous sommes ? Depuis que, d’instinct, la France a manifesté sa répulsion pour l’esprit révolutionnaire tel qu’il est apparu au vingtième siècle sous ses formes franchement asiatiques, on aura beau faire, on aura beau dire : pour le monde entier, la France est le pays de la contre-révolution. C’est tellement évident, tellement sûr que l’étiquette réactionnaire nous est appliquée partout. Dans l’état présent du monde, nous n’avons qu’à la garder. Elle nous vaudra des sympathies nombreuses, car personne ne la porte avec cet éclat, avec ce prestige. Notre physionomie morale en est renouvelée. Et puis, il y a un besoin d’ordre croissant qu’aucun autre pays n’est capable de satisfaire. Nous avons un rôle à prendre. C’est même le seul rôle qu’il nous reste à prendre. Si nous retombions dans le radicalisme d’autrefois, pétri de concessions pour les idées révolutionnaires, nous perdrions toute raison d’être. Nous serions exposés, sans gloire et sans profit, à nous asseoir entre la réaction et la révolution. La réaction, nous en laisserions le bénéfice à d’autres. Quant à la révolution, ce n’est plus sur la France, désormais, que les amateurs seront tentés de prendre modèle. C’est à l’école de Moscou.

Très lentement, au bout d’un demi-siècle, la troisième République a subi l’évolution que la seconde avait parcourue en quelques mois. Rien ne ressemble aussi peu à la République de 1848 que celle de 1849. La même différence se retrouve entre la République telle que nous la voyous en 1920 et telle que nous l’avons connue en 1914 et même pendant la guerre. Dans une très large mesure, aujourd’hui comme il y a soixante-douze ans, c’est le contraste entre la solidité intime et naturelle de la nation française et les convulsions anarchiques des autres parties de l’Europe qui a poussé le pays et le régime dans un sens conservateur, qui les a orientés vers une politique conservatrice au-dedans comme au-dehors. Ajoutez aux leçons de la guerre, à l’expérience désastreuse de la Russie, que les idées révolutionnaires ont vieilli, qu’elles ont perdu de la séduction et de la puissance qu’elles gardaient en 1849. Avec plus de bonheur, entouré d’une atmosphère infiniment plus favorable, M. Millerand apparaît un peu comme le Bastide de cette période républicaine, le sage Bastide que ses ennemis appelaient l’« éteignoir » parce qu’il arrêtait en Europe le feu des révolutions. Les circonstances sont plus propices qu’alors à une politique de grande envergure, politique nationale et contre-révolutionnaire à la fois, au service de laquelle la France mettra sa force retrouvée et son prestige accru. Il n’y a pas d’autre issue aux difficultés innombrables que nous a léguées la paix. Nous souhaitons seulement à la troisième République, dans la voie nouvelle où l’ont introduite les événements, de ne pas finir par un contresens, comme la seconde avait fini.

FIN




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