Les Conséquences Politiques de la Paix - BAINVILLE Jacques

Chapitre VII - L'alerte de 1920 et l'avenir des slaves

Joseph de Maistre se méfiait des prédictions. « S’il faut prophétiser !… » disait-il un jour. Renan, qui était sceptique, n’a pas craint de hasarder quelques prophéties. Il en a laissé une qui est fameuse. Dans la deuxième lettre qu’il adressait à Strauss, pendant la guerre de 1870, il avait menacé l’Allemagne du slavisme. « Le nombre des Slaves est double du vôtre », disait-il à celui qu’il appelait encore son savant maître. « Et le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie centrale, l’ancienne clientèle des Gengis-Khan et des Tamerlan. »

Cette queue du dragon qui balaye la troisième partie des étoiles, cette figure apocalyptique, c’était un peu mieux tourné que le « rouleau compresseur ». Au fond, c’était la même idée. Renan, qui ne croyait, dans l’humanité, qu’à l’aristocratie, avait succombé ce jour-là à une illusion populaire, au préjugé du nombre. Les foules innombrables de la race slave lui apparaissaient dans un avenir vengeur. Nombre et surnombre. Les légions allemandes, qui opprimaient la France, seraient noyées à leur tour. Renan oubliait que les Slaves formaient des nations multiples, médiocrement et diversement civilisées, accessibles à l’anarchie et, pour la plus grande part, arrivées à un très bas niveau d’organisation politique.

Pourtant il avait eu une vision d’historien et de poète, quand il avait montré, au siècle futur, la Russie jetant vers l’ouest « le troupeau de l’Asie centrale ». Renan savait ou sentait « qu’il n’y a pas de Russie d’Europe ». La Russie, qui communique avec les plaines, les fleuves et les mers asiatiques, plus qu’à demi asiatique elle-même, pouvait un jour embrigader les Tartares et les Mongols, les ramener contre ses adversaires européens. Elle le pouvait, mais elle pouvait encore s’identifier avec cette Asie. Au lieu de diriger et de conduire les Mongols, elle pouvait être mongolisée. Et surtout, au lieu de mener les hordes d’Asie contre l’Allemagne, l’asiatisme pouvait devenir complice des Germains. C’est peut-être la vérité d’aujourd’hui comme ce fut celle du passé. Gengis-Khan, évoqué par Renan, qui semble le connaître mal, s’entendait avec l’empereur Frédéric d’Allemagne en cette année 1241, que l’Occident menacé appela « l’année d’angoisse ». Et ce Gengis-Khan, qui n’avait d’autre culte que celui de l’Etat, aurait mieux plu à Renan que les fanatiques orientaux qui, de Moscou, ont voulu répandre sur le monde la religion du communisme.

*
* *

Renan se trompait quand il croyait que la Russie ne conduirait les hordes d’Asie que pour écraser l’Allemagne. Il se trompait quand il imaginait une croisade du slavisme contre le germanisme oppresseur. Il semble bien que son illusion ait été partagée par les auteurs du traité de Versailles. Tout le dix-neuvième siècle, Napoléon, Tocqueville, Michelet, avait été obsédé par la puissance russe. Il en avait eu horreur. C’est à partir de 1871 qu’il se mit à la concevoir comme bienfaisante en l’opposant à la puissance allemande. La Russie tsariste trouva grâce chez nous au moment où elle commençait à décliner. En jetant dans la circulation l’idée d’un grand conflit de races où la France obtiendrait d’innombrables alliés contre l’Allemagne conquérante, Renan était le précurseur de l’alliance franco-russe.  Il lui donnait une base idéologique et mythique. Qu’avait-il vu de son temps ? Il avait vu les peuples allemands s’éveiller à l’idée de nationalité, se concentrer et s’unir. Le dix-neuvième siècle avait été l’âge de la race germanique. Alors les contemporains regardaient la race slave, encore asservie dans beaucoup de ses branches, et ils calculaient que son réveil ne tarderait pas à suivre celui des Germains, son unité à se former sur le modèle de la leur. Et comme les Germains, à l’est et au centre de l’Europe, étaient les exploiteurs et les oppresseurs des Slaves, il ne paraissait pas douteux que l’Allemagne ne dût, tôt ou tard, avoir affaire au slavisme non seulement coalisé mais devenu, comme les Allemands eux-mêmes, une seule nation.

C’est ce que Renan annonçait à Strauss en lui montrant toutes les populations slaves, des millions et des millions d’hommes, Serbes, Croates, Moraves et Tchèques, groupés « autour du grand conglomérat moscovite, noyau désigné de la future unité slave » (de même que la Prusse avait été le noyau de l’unité allemande), et lancés tous ensemble contre l’Allemagne à la revanche d’une oppression séculaire. Renan, – était-ce oubli, sagesse ou prudence ? – omettait les Polonais. Il avait raison : l’alliance franco-russe ne pouvait se fonder que sur l’oubli de la question polonaise.

Une idée simple, une image forte agissent longtemps sur les esprits. La vision grandiose de Renan a été pour beaucoup dans la formation de l’alliance entre la démocratie française et le tsarisme. Qui fera la part de l’imagination dans la politique ? Qui fera même la part de l’illusion ? La France se trompait quand elle se croyait l’alliée d’un peuple et même d’une race. Elle n’était que l’alliée d’un gouvernement : on s’en est aperçu seulement quand Nicolas Il a été renversé. À ce moment-là, d’ailleurs, l’alliance avait donné ses meilleurs résultats. Après nous avoir tirés de l’isolement, elle nous avait sans doute aussi retenus sur la pente qui conduisait à une abdication complète à l’égard de l’Allemagne. La guerre ayant éclaté, l’armée russe – il faudra toujours lui rendre cette justice – détourna assez de troupes allemandes pour que notre défense devînt possible. Et puis l’aide morale ne fut pas moindre : opprimé par l’idée du nombre, qualité sans quantité, le peuple français avait besoin de savoir qu’une grande masse, un grand réservoir d’hommes était, quelque part dans le monde, avec lui. Quand la Russie fut défaillante, l’Amérique vint à point pour en tenir l’emploi.

Tels sont les services que l’alliance russe nous a rendus. Ils sont loin d’avoir été imaginaires. Cependant l’Allemagne, de son côté, avait fini par prendre peur du slavisme, Le cauchemar russe fournit au moins un prétexte à la guerre de 1914 et un aliment à la colère allemande. Et la guerre commença par la Serbie. C’était comme l’esquisse de la grande coalition slave. Mais depuis ? La Russie avait beau s’être retirée de la lutte par une de ces défections dont elle avait déjà donné l’exemple dans le passé, elle avait beau avoir déserté les alliances dans des conditions qui laissaient peu d’espoir de retour, on a continué à croire en elle. La Russie visible et présente, la Russie rouge était devenue hostile. On se fiait à une Russie idéale, une Russie invisible qui aspirait secrètement à reprendre sa place dans la grande alliance. On ne pouvait se résigner à voir dans le peuple russe, au lieu d’un allié, un adversaire possible.

Quand l’heure vient de faire une grande paix, de créer des Etats et de dessiner des frontières, alors d’anciens souvenirs, de vieilles lectures, le fonds de lieux communs sur lequel une génération a vécu, déterminent souvent les décisions des négociateurs. En 1919, on est parti de ce principe que des nations slaves, disposées en cercle autour des pays allemands, formeraient une barrière et un rempart. On n’abandonnait pas l’espoir de voir ces nations se rassembler, se fédérer autour du « grand conglomérat moscovite ». Ainsi l’équilibre, au lieu d’être celui des Etats, aurait été celui des races.

Il n’est pas impossible que l’idée de race travaille encore le vieux monde. Mais il n’est pas certain que ce soit dans le sens désiré. Il n’est pas certain que ce soit dans un sens favorable à la paix. Etendue à Prague et à Belgrade, la fraternité slave sous la direction de Moscou serait en ce moment bolchéviste. Qui peut dire ce qu’elle sera demain ? Du jour où l’idée de race a été jetée dans la circulation européenne datent les plus atroces convulsions de notre humanité. Il n’y a pas de raison pour qu’elle produise de meilleurs effets à l’avenir. Et quand même la communauté des origines et du langage parviendrait à rassembler en notre faveur quelques-uns des éléments du slavisme, il est invraisemblable qu’elle réussisse à les rassembler tous. Longtemps la Bulgarie a passé pour la sentinelle avancée du slavisme dans les Balkans. Les Russes l’avaient chérie, choyée, préférée maintes fois à la Serbie. La statue du tsar libérateur se dresse encore à Sofia. Les guerres bulgaro-serbes, même la dernière, celle de 1913, la plus haineuse, n’avaient pas réussi à tuer la chimère d’une Confédération balkanique, à laquelle l’Occident s’attardait. Il a fallu, en 1915, ce qu’on a appelé la trahison bulgare (comme si les Alliés n’avaient pas été trahis surtout par leurs illusions) pour qu’on s’avisât tout à coup que les Bulgares n’étaient pas des Slaves, mais d’indignes « Touraniens », frères des Turcs et des Hongrois. Rien de plus vain que cette mythologie des races, aussi capricieuse, aussi décevante que celle des nationalités. Avant d’être stigmatisée comme une « nation de proie », la Hongrie a passé longtemps pour une nation victime. Depuis 1913 seulement, les « atrocités bulgares » ont changé de sens, et les anciens persécutés sont apparus comme des persécuteurs. N’échafaudons plus jamais de politique sur ces vanités.

*
* *

Bien hardi qui oserait annoncer l’avenir du slavisme. Les Bulgares en sont rayés pour cause d’indignité. De leur côté, les Tchéco-Slovaques, les Yougo-Slaves suivent des routes incertaines et obscures. Ils ne sont pas disposés à se faire les instruments, du système trop simple, vraiment naïf, qu’avaient imaginé les auteurs de la paix. Ces peuples se recueillent. Ils examinent la situation. Ils sentent, ils savent que leurs Etats sont fragiles, qu’ils ont quelque chose d’amorphe, peut-être de provisoire, et qu’ils se briseraient au premier choc avec une puissance plus forte qu’eux. Leur attitude sera celle d’une neutralité prudente. À l’égard de l’Allemagne, grand soin d’éviter un conflit. Même crainte de contrarier l’autre colosse, le moscovite, sans compter les sympathies de race qui, si elles agissent, seront favorables à la politique russe, quelle qu’elle soit, même bolchéviste, même et surtout dirigée dans le sens d’une alliance avec l’Allemagne : double raison alors, pour ces faibles, de masquer la crainte par le sentiment.

Il est donc très douteux que, si le slavisme est capable de s’unir, son unité soit désirable. Mais le slavisme n’est pas uni. Ce n’est pas en Bulgarie, c’est en Pologne que se trouve sa coupure la plus visible. Là, le schisme est ancien, profond, la querelle inexpiable, aggravée par la parenté elle-même. Si on l’avait oublié, l’alerte de 1920 est venue rafraîchir trois cents ans d’histoire.

La Pologne a retrouvé son indépendance à un moment où, pour dire toute la vérité, sa cause ne passionnait plus personne. Il y avait d’abord sur son tombeau la pierre de l’alliance franco-russe. Et puis, si les Français avaient cessé de s’intéresser à la Pologne, ce n’était pas seulement par politique et pour plaire au grand allié. Depuis 1871, la nationalité souffrante et malheureuse, n’était-ce pas la France ? « Soyons nos Polonais à nous-mêmes », disait spirituellement un républicain après le traité de Francfort. Strasbourg avait pris la place de Varsovie. L’amour de la Pologne, si actif, au dix-neuvième siècle, qu’il intervenait dans les révolutions de notre politique intérieure, était passé à l’état de souvenir littéraire et n’était plus vraiment senti. La Pologne n’était plus d’actualité, ce qui a eu pour conséquence de la chasser des esprits en même temps qu’elle sortait des coeurs. Certaines notions qui étaient autrefois des lieux communs étaient ignorées, et, quand les événements de 1920 les ont remises en honneur, elles ont paru comme des nouveautés ou comme des paradoxes. Cependant les hommes qui avaient réfléchi jadis au problème polonais, qui l’avaient étudié du point de vue politique et dégagé de l’alliage sentimental, n’avaient pas tardé à en découvrir le caractère. La persécution de la Pologne n’était pas celle d’un peuple par un tyran, mais d’une nationalité par une autre, et c’était aussi vrai du partageant russe que du partageant prussien. «  Pour la Russie, disait Guizot, la conservation de sa part de la Pologne n’est pas seulement une question de gouvernement, un intérêt de souverain, c’est une passion nationale ; le peuple russe est encore plus ardent que l’empereur à ne pas souffrir que la Pologne échappe à l’empire. »On avait vu plus tard, en 1863, avec quelle fureur enthousiaste les Russes avaient réprimé l’insurrection polonaise. « Ce qu’on nomme sympathiquement à Paris et à Londres l’indépendance de la Pologne, écrivait alors Emile de Girardin, se nomme patriotiquement à Pétersbourg et à Moscou le démembrement de la Russie. » Et l’auteur contemporain d’un traité de politique européenne relève encore « l’acharnement âpre et farouche dont le peuple russe fait preuve, depuis trois siècles, contre la malheureuse Pologne. Le tsar voudrait rendre à ce pays une partie de ses libertés qu’il ne le pourrait pas. Il faut, pour plaire à la majorité de ses sujets, qu’il règne par la terreur sur la Vistule  ».

Entre Polonais et Russes, l’hostilité a des causes anciennes et profondes. Faite de rancunes historiques, elle renaît toujours parce que les griefs sont permanents et parce que l’incompatibilité tient à la nature des deux peuples. Les Polonais, latinisés par le catholicisme, apparaissent aux Russes comme des dissidents du slavisme. Que la différence des religions tienne à des différences premières et originelles ou bien à l’histoire, l’effet est le même. Ce sont deux nations aux frontières indistinctes, entre lesquelles il n’y a pas d’accommodement depuis qu’elles se connaissent. La paix se nomme pour elles domination et conquête, quand les Polonais sont les maîtres de Moscou ou quand l’« ordre » russe règne à Varsovie. Dans l’intervalle, guerres mêlées de trêves.

La Pologne à peine rendue à l’indépendance, la guerre a recommencé. La Russie bolchéviste s’est comportée comme la Russie tout court. Les généraux du tsar se sont mis à la tête de l’armée rouge, Guerre de principe et de propagande, guerre politique et nationale : guerre polono-russe de vieux style, si fatale, si spontanée, qu’il n’est même pas possible de dire quel a été l’agresseur. Les Polonais ont marché sur Kiev et cherché à atteindre leurs frontières de 1772, comme si rien ne s’était passé depuis 1772. Les Russes, ayant repris l’offensive, ont marché sur Varsovie comme si un Romanof, et non pas Lénine, était au Kremlin. Le bolchévisme a suivi à son tour la fameuse loi de continuité nationale, règle des révolutions. L’histoire est d’une fatigante monotonie.

La Pologne a été sauvée à la dernière heure. Livrée à elle-même, elle courait à la décomposition politique, et nous avons vu approcher le moment où l’armée polonaise succomberait encore par l’anarchie de l’Etat. Le patriotisme ne suffit pas aux peuples, et si la France n’avait prêté son aide, ses hommes, son commandement militaire, nul ne sait où la défaillance de la Pologne se fût arrêtée.

L’image d’une catastrophe a été devant nos yeux. C’est ce qu’on appellera l’alerte de 1920.

Après le traité de Francfort, quatre ans s’étaient écoulés avant le nouveau danger de guerre connu sous le nom d’alerte de 1875. L’alerte du mois d’août 1920 est survenue quatorze mois après le traité de Versailles. Bref délai, course accélérée des événements et des conséquences. Et cette alerte s’est présentée dans des conditions qui doivent servir d’avertissement pour l’avenir. En 1875, il y avait encore les éléments d’un équilibre européen. L’attitude de simple désapprobation prise par la Russie et par l’Angleterre avait suffi à calmer Bismarck, à lui montrer l’imprudence d’une politique qui exposait l’Allemagne au danger d’une coalition. En 1920, c’est autour de la France que l’isolement a été organisé. L’Angleterre et l’Italie désapprouvaient la politique française et déconseillaient la résistance. La grande Entente était dénoncée et une « petite Entente » ou ligue des neutres se formait dans l’Europe centrale entre les nationalités de la « barrière » pour abandonner la Pologne et la seule puissance qui soutînt la Pologne. Tchéco-Slovaques et Yougo-Slaves, se rapprochant de la Roumanie, invoquaient la fraternité slave, mais c’était pour favoriser la Russie et, avec elle, l’Allemagne. Conscients de leur fragilité, ces Etats refusaient d’avance d’affronter les risques d’un conflit avec de plus forts qu’eux. Enfin, partout l’Allemagne était à l’oeuvre, suscitant des troubles, se servant de ses relations soit avec les socialistes, soit avec les mécontents de toutes sortes, Irlandais ou flamingants. La Belgique elle-même, jusque dans son gouvernement, était agitée et divisée. Pour son compte, l’Allemagne se tenait prête. Une victoire des Russes eût été le signal d’un soulèvement sur le modèle de 1813. Nos détachements de garde en Haute-Silésie étaient attaqués. Sur la rive gauche du Rhin, des grèves, une excitation méthodique de la population, inspectée à ce moment précis par un ministre d’Empire : c’étaient les signes d’un plan destiné à paralyser ou à gêner l’action de nos troupes. En Allemagne même, de nouvelles organisations militaires surgissaient : l‘Orgesch après les gardes d’habitants, la police de sûreté, le Ileimatdienst, etc., l’esprit allemand ne se lassant pas d’inventer de nouvelles formes de militarisme, de nouvelles façons de conserver et de déguiser une armée. Et l’on voyait aussi, ce qui n’était pas encore arrivé, ces milices s’étendre hors des frontières de l’Empire, dans les provinces autrichiennes, Tyrol et Vorarlberg, susceptibles de se détacher les premières du pauvre gouvernement de Vienne, d’ailleurs consentant, en sorte que la réunion, l’Anschluss, se fût accomplie non pas en bloc et d’une façon solennelle, mais par coups de forces successifs et d’apparence spontanée.

Le sauvetage de Varsovie a empêché l’exécution de ce vaste plan. On doit lire plutôt qu’elle l’a suspendu. Tous les préparatifs subsistent. Ils pourront servir une autre fois. Nous avons assisté à une répétition générale de la revanche allemande, interrompue par la défaillance de l’un des principaux acteurs. Nous sommes renseignés. Nous sommes avertis.

*
* *

L’alerte de 1920 comporte en effet plusieurs leçons. Elle est le premier effet sensible du mauvais agencement de la paix. Les critiques théoriques et raisonnées qui, dès l’origine, ont été adressées, au traité de Versailles se trouvent vérifiées par l’expérience. Cette paix ne se soutient pas par elle-même. Elle ne peut être défendue qu’au prix d’efforts militaires sans cesse renouvelés, et elle reste à la merci de tout événement, également militaire, survenu aux points les plus fragiles de la construction.

Et d’abord, ce qui devait être, le traité de Versailles a noué l’alliance de l’Allemagne et de la Russie. On n’a plus le droit de s’y tromper. Du moment qu’entre l’Allemagne et la Russie, aux dépens de l’une et de l’autre, on reconstituait une Pologne, la communauté des intérêts et des sentiments s’établissait. Allemands et Russes ne s’aiment pas, mais ils sont pour ainsi dire complémentaires. Ils ont besoin de se toucher, d’échanger des produits, des idées, des hommes, et ils ne peuvent se joindre que par-dessus le corps de l’Etat polonais. Ils sont encore moins complices pour se garantir les uns aux autres leur morceau de Pologne que pour la détruire et la partager de nouveau. L’Allemagne, après sa défaite, devait désirer naturellement l’alliance de la Russie. Ce n’aurait pas été une raison suffisante pour qu’elle fût certaine de l’obtenir. La Pologne semble avoir été inventée pour hâter le rapprochement.

L’alliance de l’Allemagne et de la Russie par la Pologne : c’était encore un lieu commun de notre ancienne politique, un principe qui n’avait plus besoin d’être démontré. Il subsiste. Il n’y a jamais eu tant de raisons de s’en souvenir. Le traité de Versailles a rendu à la Pologne son indépendance comme si l’Allemagne seule devait en être atteinte et blessée, comme si, pour sa part, la Russie était résignée et consentante et devait se réjouir d’avoir fait un sacrifice à la justice. On se figure aussi que des frontières qui suivraient, dans la mesure du possible, les limites ethnographiques, avec des concessions mutuelles et des compensations dans les régions indivisibles, auraient le résultat d’assurer une paix durable entre la Pologne et la Russie. En admettant la possibilité d’un partage équitable et qui contente les deux nations, il faudrait encore que la Pologne cessât de gêner, d’offusquer, d’irriter la Russie par le seul fait qu’elle existe. Au moment de fixer les frontières de la Pologne à l’est, quand celles de l’ouest, en Silésie, sont encore imprécises, on pense gagner le sentiment national russe par la modération et par la douceur. On peut l’essayer. Mais si, du même coup, on démantèle la Pologne, si on lui enlève ses bastions, si l’on excite chez les Russes la tentation de l’envahir une autre fois ? Redoutables perplexités. Ce n’est pas si simple qu’on voudrait le croire.

L’alliance germano-russe par la Pologne a des racines tellement fortes qu’il y a très peu de chances pour que de simples arrangements de la carte réussissent à l’empêcher. Un homme qui sentait charnellement l’histoire a eu un jour, – et quel jour ! – cette intuition des entrailles et des nerfs. Il y a, dans notre littérature politique, peu de livres plus ignorés qu’une centaine de pages écrites par Michelet pendant la guerre de 1870. Il y en a peu de plus fiévreux et de plus fulgurants. Le célèbre halluciné, dans sa douleur, dans sa colère, dans sa déception (car il avait aimé l’Allemagne), a eu sur l’avenir des vues d’une justesse étonnante. Il semble que les peuples dont il avait écrit l’histoire aient marché devant ses yeux. Il les « voyait », comme une magnétiseuse. Et comme une sibylle aussi, il hésitait, il tremblait, il se reprenait jusqu’à ce qu’il accouchât enfin de la prophétie.

Celle de Michelet contredit celle de Renan. Comme le rationaliste, le voyant a bien aperçu dans l’avenir une Russie errante, guerrière, portant en elle on ne sait quoi de monstrueux hérité de l’Asie. Et Michelet annonçait à son tour que cette immense Russie, peuple instable et vagabond, se déplacerait encore vers l’ouest. Serait-ce pour écraser l’Allemagne, pour venger  la France ? Michelet ne distinguait pas bien. Cet avenir était obscur. Il l’épelait en haletant. Et, tout à coup, le trépied s’agitait, le voile se déchirait. Le devin interpellait des hommes inconnus, innommés, ceux qui ont rédigé la paix de Versailles, sans doute, et il leur  adressait des paroles étranges : « Ah ! comment vous y prenez-vous pour vous aveugler vous-mêmes ? Ne pas voir ce que vous voyez ? Ignorer ce que vous savez ?… Comment avez-vous oublié le mariage profond, terrible, de la Prusse avec la Russie ? Il est si fort qu’entre elles deux les traités sont inutiles !  »

  Mariage par la Pologne : « C’est la Prusse, un État demi-slave, qui proposa au dernier siècle le banquet où la Pologne fut servie, où, pour dessert, on but un verre de son sang. » Cette communion, la rompra-t-elle ? Mais la Prusse a eu besoin de la Russie. « Elle en aura besoin demain encore plus, quand l’Allemagne s’éveillera, sortira du rêve, de son ivresse actuelle, où l’idée d’être une lui a fait oublier. Mais, pour être une, il faut être. Le jour où elle voudra être, son petit tyran, la Prusse, lui montrera la Russie . »

Mettez la prophétie de Michelet sur le compte de ce que vous voudrez, même sur le compte de l’épilepsie. Elle est là. Elle a l’air faite pour notre temps, Entre l’Allemagne et la Russie, les traités sont superflus : la Pologne les rassemble. Nous avons vu les Allemands compter les jours jusqu’à la prise de Varsovie et se tenir prêts à profiter de l’écrasement de la Pologne. Pas d’alliance plus naturelle. Elle se reformera toujours spontanément, et il y a peu d’expériences aussi décisives dans toute, l’histoire politique. Nous serions impardonnables d’oublier cette leçon.

La Pologne a été sauvée à la onzième heure. L’extrême danger qu’elle a couru montre qu’elle est mal articulée avec la nouvelle Europe. Il montre aussi que la solidité intérieure de l’Etat polonais est des plus douteuses. Sa capacité de résistance à la double pression latérale qui s’exercera encore sur lui dans les temps prochains sera évidemment médiocre. La Pologne conçue comme une protection contre l’Allemagne, comme un État-tampon entre la Russie et l’Allemagne, n’a pas les moyens qu’il lui aurait fallu pour tenir ce rôle. Au lieu de nous servir de point d’appui, il faudra l’aider à se défendre. Elle sera pour nous une charge. C’est un grave sujet de préoccupation pour l’avenir.

Quelle est la plus grande faiblesse de la Pologne ? C’est qu’elle n’a pas d’Etat. La question de ses frontières vient au second rang. Dans toute cette partie de l’Europe, aucun pays ne peut avoir de bonnes frontières. Les frontières naturelles, sujettes à caution partout, même là où elles semblent à première vue inscrites sur le sol, sont inexistantes à travers les vastes plaines de l’Europe orientale. Les frontières ethnographiques sont mouvantes et toujours contestées en raison du mélange et du conflit des races, des langues et des religions. Quant aux frontières stratégiques, elles sont illusoires s’il n’y a pas, derrière les bastions et les lignes de défense, une force organisée. Depuis l’époque moderne, toutes les luttes engagées entre les peuples qui voisinent sur ces Marches se sont terminées de la même manière : ceux qui possédaient un pouvoir central vigoureux mangeaient peu à peu les autres et « rassemblaient la terre ». Ainsi, et grâce à cette supériorité, l’Etat prussien et l’Etat moscovite étaient venus à bout de la Pologne qui n’avait jamais su constituer chez elle un solide gouvernement. Ainsi encore les Habsbourg, bien assis dans leurs provinces héréditaires, avaient cousu peu à peu à leur Empire des morceaux disparates et non germaniques échappés à l’impuissance des peuples qui le bordaient.

Une des plus précieuses remarques dont l’histoire ait fait cadeau à la politique, et la politique contemporaine l’a totalement négligée, est certainement due à M. Ernest Lavisse. Après avoir raconté l’ascension des Hohenzollern et de l’Etat prussien, M. Lavisse note dans ses Etudes sur l’histoire de Prusse : « Seules ont été grandes dans les temps modernes les nations qui ont eu au moyen âge des dynasties consacrées : la Bohème, la Pologne, la Hongrie ont perdu leur indépendance pour s’être fiées aux hasards de l’élection d’un roi. »

La cause essentielle de la faiblesse des nationalités rendues aujourd’hui à l’indépendance se trouve donc dans leurs origines mêmes. L’inégalité à laquelle la Pologne avait succombé au dix-huitième siècle subsiste. Il semble à beaucoup que la Pologne, Lazare des nationalités, reparte du même point que l’Allemagne et la Russie après leurs révolutions et qu’elle soit à égalité nouvelle. Grave erreur. Quelques ravages que la révolution ait pu exercer dans ces deux Empires, ils n’en gardent pas moins l’héritage matériel et les traditions qu’ont légués à l’un les rois de Prusse, à l’autre les tsars de Moscou. Les dirigeants de la République des Soviets eux-mêmes, quelles que soient les destructions qu’ils aient commencé par commettre, se sont trouvés dans une situation plus favorable que les dirigeants de la République polonaise. Ils avaient au moins les vestiges de l’organisation, de la bureaucratie, de la police et de l’armée tsaristes. La Pologne est devant le vide. Elle a tout à créer, jusqu’aux organes rudimentaires d’une administration. En fait de personnel expérimenté, elle ne possède guère que les Galiciens qui participaient au gouvernement de Vienne. Encore ces bureaucrates ont-ils leur système auquel ne sont pas pliées celles des populations polonaises qui étaient naguère incorporées à la Prusse et à la Russie. Quand ils n’appliquent pas au néant leur expérience d’administrateurs (l’adroit Bilinski s’est essayé mais sans succès aux finances), ces fonctionnaires se heurtent à la résistance des habitudes et des moeurs. Ils sont étrangers à la masse du pays et ils n’ont même pas l’appui d’un gouvernement dont ils ne sont pas l’émanation directe. Le seul élément qui soit capable d’organiser la Pologne, celui qui vient d’Autriche, ne possède pas les conditions qui lui seraient nécessaires pour rendre service et pour réussir. Le seul élément qui ait une conception de l’Etat et le sens de la politique, celui qui vient de Posnanie, est une minorité incomprise. Et l’on ne fonde pas un Etat uniquement avec du patriotisme et de la bonne volonté.

Pour ressusciter une Pologne, pour l’articuler avec l’Europe, pour la mettre à égalité avec la Russie et avec l’Allemagne, en un mot pour la rendre viable, il n’y avait sans doute qu’une solution : c’était que la Pologne héritât de l’organisation dont le centre était à Vienne et qu’elle s’intégrât à l’Empire autrichien délibérément reporté des Balkans et de l’Adriatique vers l’Europe de l’est. Cette combinaison eût été conforme aux lois de la mécanique politique et, par conséquent, naturelle. L’artificiel, c’est le décret qui rend à un peuple l’indépendance sans lui donner les moyens de la garder et qui le met de prime abord en état d’infériorité à l’égard de ses ennemis-nés.

L’Autriche ayant été détruite, cette possibilité échappait. La Pologne a été restaurée au hasard. C’est un enfant mineur chargé de se conduire seul dans la vie. On n’a pas songé un instant qu’à une Pologne morte autrefois de la mauvaise qualité de ses institutions, il n’était pas donné des institutions meilleures. Une République de Pologne succède à la République de Pologne. A aucun point de vue, il n’était raisonnable de semer la démocratie parmi les peuples libérés de l’Europe centrale et orientale. Les résultats peuvent être rapidement funestes. En ce qui concerne la Pologne, la France se trouve, pour sa part, associée et engagée avec un pays inorganique et en état d’anarchie latente. Par là encore, la Pologne, conçue comme une auxiliaire, est déjà redevenue ce qu’était pour nous l’ancienne République de Pologne : un souci quotidien.

Une célèbre instruction de Choiseul au sujet des affaires suédoises, avant le rétablissement de l’autorité de Gustave III avec le concours de la France, disait fortement : « Le gouvernement en Suède, tel qu’il y est établi, est une véritable anarchie dont le gouvernail est tantôt entre les mains d’une faction et tantôt entre les mains de la cabale opposée. Le choc continuel de passions et d’intrigues entre deux partis qui cherchent continuellement à se culbuter et à s’anéantir réciproquement ne peut être que funeste à ce royaume et rendre son alliance inutile ou même dangereuse aux autres puissances. » C’est un risque très sérieux que nous soyons amenés à en dire autant de l’alliance polonaise. La Pologne organisera son Etat et elle, sortira de l’anarchie ou bien nous devrons l’aider tous les dix-huit mois à gagner une bataille de Varsovie et elle sera pour nous un poids à traîner. À moins qu’elle ne succombe comme elle avait déjà succombé jadis.




Chapitre suivant : Chapitre VIII - L'IMBROGLIO ADRIATIQUE