Les Conséquences Politiques de la Paix - BAINVILLE Jacques

Chapitre I -La faute des choses et la faiute des hommes

Il n’est pas rare qu’après une guerre gagnée, le vainqueur, ou, quand il y a des coalisés, l’un au moins des vainqueurs soit mécontent de la paix et pense qu’il a été dupe. En 1815, les Prussiens se plaignaient que le Congrès de Vienne se fût terminé pour eux par « une farce ». Nous avons eu nous-mêmes, en des temps plus anciens, un traité dont il était proverbial de dire : « Bête comme la paix. » M. Raymond Poincaré, qui n’a pas ménagé ses critiques aux actes de Versailles, de Saint-Germain et autres lieux voisins de Paris, a eu raison d’écrire que la déception qu’ils ont causée n’était pas nouvelle.

On a tout dit des lacunes du traité de Versailles, de ce qu’il ne nous a pas donné, du manque à gagner qu’il représente pour nous. Territoires, frontières, argent, ce qu’il apporte est inférieur à ce qu’on avait généralement espéré. On a remarqué partout que nous n’avions même pas retrouvé les limites de 1814, mais celles de 1815, celles de Waterloo, dont le peuple français avait si longtemps ressenti l’humiliation. Il est devenu banal, tant l’évidence est forte, le dire que cette paix est « au comptant » pour l’Angleterre et qu’elle est « à terme » pour nous. Enfin M. Millerand, qui a hérité de ce qu’il n’avait pas fait, a prononcé le jugement définitif après quelques mois d’expérience lorsqu’il a déclaré à la tribune que le traité de Versailles, malgré les longues et minutieuses dispositions qui sont destinées à assurer la réparation de nos ruines et de nos dommages, était « plus lourd de promesses que de réalités ».

Il eût été possible de concevoir une sorte de paix qui ne nous eût pas donné tout ce que nous désirions, mais qui nous eût payés d’une autre manière. Une paix, par exemple, qui, nous attribuant sur le papier moins de milliards, nous en eût laissé de réels en diminuant nos charges militaires dans une mesure considérable et en libérant notre jeunesse de la conscription. Le bénéfice eût été indirect mais il eût été immense. Des conditions propres à en finir avec le régime barbare de la paix armée étaient le premier résultat vers lequel il fallait tendre. Nous eussions largement et rapidement regagné en sécurité, en tranquillité et par l’affranchissement d’une terrible servitude, les sacrifices consentis par ailleurs. C’était le point principal de la paix. Il a échappé aux négociateurs, et l’attention publique, fixée sur les détails quand ce n’était pas sur les vétilles, ne l’a pas davantage saisi.

D’ordinaire, en politique, les effets sont aperçus quand ils commencent à se produire, c’est-à-dire quand il est trop tard. Le principe de causalité, qui tourmente à peine les hommes, est encore plus indifférent aux peuples. Il est naturel que des démocraties aient conclu une grande paix sans se soucier des répercussions. Dans les contes arabes, si peu philosophiques, il y a une fable qui n’exprime pas mal ce fatalisme enfantin. Un voyageur, dans le désert, jette innocemment autour de lui les noyaux des dattes qui ont composé son repas. Soudain un génie effrayant se présente à sa vue et lui dit : « Dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils passait. Il en a reçu un dans l’oeil et il en est mort. C’est pourquoi je vais me venger. » Pour que les conséquences apparaissent aux nations, il leur faut des catastrophes ou le recul de l’histoire. Elles se résignent à vivre entourées de forces invisibles, comme les génies des Mille et une Nuits, qu’elles blessent sans le savoir et qui exigent des comptes tout à coup.

On s’est à peine occupé des conséquences de la paix. Nous voulons dire des conséquences politiques, car un auteur anglais a prétendu en montrer les conséquences économiques. L’ouvrage retentissant de Keynes est un pamphlet d’apparence scientifique qui a obtenu un succès de curiosité et de scandale par les paradoxes dont il est rempli. Il est devenu le manuel de tous ceux qui désirent que l’Allemagne ne paye pas ou paye le moins possible les frais de son entreprise manquée. La thèse de Keynes est bien connue. Elle a exercée une action certaine sur 1’opinion et sur le gouvernement britanniques. Ce qui est curieux, c’est que le premier auteur qui se soit appliqué, de son point de vue spécial, un point de vue de financier, à étudier les suites de la paix, ait été conduit à des conclusions pessimistes. Il est vrai que ce pessimisme est unilatéral. Keynes voit noir pour les pays vaincus. Il est optimiste pour les vainqueurs. Son évaluation des dommages que la France a subis est très basse. Il estime que nous relèverons nos ruines à beaucoup moins de frais qu’on ne calcule en général. C’est le sort de l’Allemagne qui lui donne du souci. Et il répète comme un lugubre refrain que si l’Allemagne n’est pas ménagée, si elle ne se relève pas avec la complaisance et l’appui des nations victorieuses, l’Europe tout entière tombera dans la détresse et dans le chaos.

Dans son épilogue, Keynes parle de « ces courants inconnus qui coulent sans cesse sous la surface de l’histoire politique et dont nul ne peut prévoir les résultats ». Pour lui (sa pensée est claire et elle se dégage de tout son livre), ces courants sont déterminés par les forces économiques et par elles seules. C’est un autre aspect, un aspect conservateur, de la conception matérialiste de l’histoire. Keynes a eu un précurseur, qui se tait aujourd’hui, mais qui a parlé pendant la guerre. C’était lord Lansdowne, et lord Lansdowne était déjà pessimiste avant le traité de Versailles. Ce grand seigneur oubliait qu’il avait, sous Edouard VII, contribué pour une large part à former la triple Entente. Il était hanté par l’idée que le capital de notre vieille humanité européenne se consumait un peu plus tous les jours. La banqueroute, la disette, la misère générale l’obsédaient. Il annonçait la ruine de l’Europe si les Alliés voulaient aller « jusqu’au bout ». Et c’était aussi l’idée favorite mais plus secrète d’un autre vieillard, M. Giolitti, un de ces calculateurs silencieux comme l’Italie sait les produire.

De ces sombres prédictions, qui abondaient dès le temps de la guerre, on aurait dû conclure que mieux valait donner à l’Allemagne partie gagnée ou à demi gagnée plutôt que de désorganiser la machine industrielle, commerciale et financière du monde. Des intérêts infiniment supérieurs étaient en jeu et lord Lansdowne parlait dans le désert. Plus habile, M. Giolitti ne disait rien. il se contentait de signifier par son attitude qu’il n’avait pas changé d’opinion depuis le début et que, de toute façon, cela finirait mal. Retranché sur cette position personnelle et forte, il attendait seulement de vivre assez pour voir son heure revenir. Il comptait pour l’Italie sur une déception quelconque et il se réservait de rentrer au pouvoir à la faveur de cette déception. C’est ce qui est arrivé. Mais M. Giolitti ne parle plus du passé. Lord Lansdowne ne souffle plus mot. L’un et l’autre ont été des Keynes avant Keynes et ils n’ont rien changé à rien. Il est à regretter que les Alliés n’aient pas eu une politique plus avisée, plus perspicace et plus inventive, qui leur eût permis de gagner la guerre plus vite et dans de meilleures conditions. Mais quel qu’ait été le prix payé pour la victoire, quelles que soient les misères de l’heure présente, personne n’oserait dire : « Il eût été préférable de conclure une paix blanche avec les Allemands. Il eût même été encore meilleur de se soumettre dès le mois de juillet 1914. Ainsi la merveilleuse horlogerie des importations et des exportations n’eût pas été dérangée. »

Et, de même, l’Europe peut souffrir longtemps de disette. Elle peut être ravagée par les épidémies, menacée de faillite. Les Etats et les nations n’en continueront pas moins de vivre selon leurs lois. Le jeu des nécessités économiques n’est pas niable. Il se réduit, en dernière analyse, à la conquête du manger. On peut soutenir que le peuple allemand, en 1914, s’est décidé à la guerre parce que le sol qu’il occupait ne suffisait pas à nourrir 68 millions d’hommes et que cet instinct l’a poussé à courir la grande aventure. Mais si l’Empire allemand n’avait pas eu tels et tels antécédents historiques, telle et telle structure, si l’équilibre des forces en Europe eût été différent, les alliances autrement agencées ou même mieux agencées, si l’Angleterre, au lieu d’être retenue dans l’hésitation par son parti libéral, se fût engagée tout de suite et sans hésitation à intervenir, alors le prix de la viande à Berlin n’eût pas été un motif suffisant pour que l’Allemagne courût le risque de la guerre.

S’i1 y a lieu d’être pessimiste pour l’Europe après le traité, c’est à un autre point de vue que celui de Keynes. Le chaos économique est profond. Mais le chaos politique l’est plus encore. L’indicible misère de la Russie bolcheviste a-t-elle empêché l’armée rouge de se battre ? Le déficit, le discrédit du papier-monnaie, ont-ils empêché la Pologne de chercher à dessiner ses frontières ? Sur une vaste surface de l’Europe, dix nations se font la guerre malgré la pénurie, le typhus, dans des conditions d’existence épouvantables qui ne devraient laisser aux hommes que le souci du pain quotidien. Or, auprès de cette mêlée des nationalités, des religions et des races, il reste l’Allemagne, seule concentrée, seule homogène, suffisamment organisée encore, et dont le poids, suspendu sur le vide de l’Europe orientale, risque de faire basculer un jour le continent tout entier. Les considérations des économistes ne changeront rien aux effets de ce déséquilibre essentiel. Il est frappant de lire à ce point de vue l’histoire de la Révolution de Thiers. Adonné aux questions de finances où brillait la clarté de son esprit, Thiers a pu relater tous les événements diplomatiques et militaires de l’Europe sous la Révolution et sous l’Empire sans que les assignats et la banqueroute partielle de 1797 en France, les « billets de retrait » en Autriche, occupent dans son récit d’autre place que celle d’un épisode qui n’a rien changé au cours des choses. Dans son parti pris évident pour l’Allemagne, la thèse de Keynes est déjà jugée. Ce qu’elle a de futile en général tient dans cet exemple-là.

Les conséquences politiques de la paix sont donc bien plus importantes que les conséquences économiques. Il est plus difficile aussi de les déduire avec rigueur. Mais quelques principes tirés de l’expérience et du bon sens peuvent y aider. Il est certain que les plus grands hommes d’Etat ne peuvent tout prévoir et qu’ils ne peuvent surtout prévoir plus d’un ou deux contrecoups des dispositions qu’ils ont prises. Il y a pourtant des causes dont les effets sont tellement sûrs qu’il faut presque le vouloir pour ne pas en voir d’avance le rapport. Nous sommes donc partis, dans ce livre, du plus simple pour aller au composé, jusqu’aux limites où ce composé commence à se dissoudre dans un détail impalpable. C’est tout ce qu’il y a de méthodique dans cet ouvrage. Il est surtout formé d’analyses et d’hypothèses déduites de ces analyses. Nous présentons plus de probabilités et môme de simples possibilités que de certitudes. Dans ce domaine, les certitudes sont toujours faibles quand il s’agit de savoir comment tourneront définitivement les choses. Elles sont déjà plus sérieuses quand il s’agit de discerner le cours que les choses prendront. En 1871, à la fondation de l’unité allemande, les Anglais (il y en a eu beaucoup), qui s’étaient félicités qu’un grand Empire fût placé désormais entre la France et la Russie, parce que ce serait un gage de sécurité pour eux et pour l’Europe, ces Anglais-là se sont évidemment trompés. Il était facile de le leur dire. Pourtant, au Congrès de Berlin, ce calcul ne parut pas faux et il fallut attendre encore plus de vingt ans pour que le vice en fût senti par les intéressés. Lorsque Bismarck, après avoir longtemps délibéré avec lui-même, opta pour l’alliance autrichienne et s’éloigna de la Russie, il aperçut le risque de l’opération. Il avertit ses successeurs qu’en aucun cas l’Allemagne ne devait se lancer dans une guerre et s’exposer au danger des coalitions pour un prétexte autrichien. Il montrait justement l’obstacle sur lequel Guillaume Il est allé donner. Ce sont deux cas entre mille des erreurs de l’imprévoyance et des limites de la prévoyance.

Les pronostics les plus remarquables qui aient été retenus par l’histoire reposaient sur des données très simples, on peut même dire triviales, à la portée des hommes les plus ordinaires. Celui de Thiers au moment de Sadowa est resté le modèle du genre. Thiers partait d’une idée qu’un épicier eût eue à sa place si, au lieu d’observer les progrès de la Prusse, l’épicier eût observé avec inquiétude les agrandissements de Félix Potin. « L’abrégé de tous les préceptes consiste au bon sens », disait Louis XIV qui en avait beaucoup. Il y a ainsi des choses que tout le monde peut annoncer avec un peu d’expérience. Il ne fallait pas être extrêmement perspicace pour découvrir que ces quelques mots : « et l’Allemagne d’autre part », étaient dans le traité de Versailles comme le ver dans le fruit. Quand les délégués de l’Empire allemand signaient ce traité dans la même Galerie des Glaces où l’unité allemande avait été proclamée une première fois un demi-siècle plus tôt, n’importe quel homme d’instruction moyenne pouvait déjà conclure que ce serait miracle si leurs engagements étaient tenus. Ce qu’on ne peut pas annoncer, par exemple, c’est quand les événements les plus nécessaires se produiront et comment ils se présenteront. Di Rudini, qui était entré fort jeune dans la politique et qui avait vécu fort vieux, avait coutume de répéter : « Evitez de dire : c’est grave. J’ai entendu dire trop souvent que c’était grave. Et surtout ne donnez jamais de dates. »

Il y a un certain degré de Complexité qui dépasse le raisonnement. On ne contestera pas que ce degré est atteint par l’Europe telle qu’elle est sortie de la guerre et des cinq traités de Versailles, de Saint-Germain, de Neuilly, de Trianon et de Sèvres. Bien peu de personnes possèdent dans leur esprit le détail complet de ces instruments diplomatiques qui forment plusieurs volumes. Plus rares encore sont celles qui peuvent se faire une image exacte de la confusion extrême où le continent est retombé. Nous n’avons pas tenté de décrire l’indescriptible. On ne peut se flatter d’embrasser ce chaos. Nous avons tâché de saisir et de ne pas perdre la bout de la chaîne, et le bout de la chaîne se trouve certainement à Berlin.

Beaucoup de questions sont laissées de côté dans ce livre. Il est inutile d’emmener le lecteur au fond du Caucase. C’est surtout dans un tel sujet qu’il faut se borner et même procéder par exclusion pour arriver à une clarté relative. On risque aussi de tomber dans une banalité mortelle si l’on se met à étudier un à un ce qu’on appelle les grands problèmes, dont la classification ne répond pas toujours à la réalité. Le peuple français est retenu pour longtemps en Europe et dans le bassin de la Méditerranée. Notre attention doit se fixer d’abord sur ce qui se passe à nos portes. D’ailleurs, plus on s’éloigne de nos frontières, plus les affaires s’obscurcissent, plus on est réduit aux vagues suppositions. Une de ces données simples, qui trompent peu et qui permettent d’avancer en de pareilles matières, c’est que ce qui se passe immédiatement à côté de nous est aussi le plus important. En ne perdant jamais de vue l’Allemagne unifiée, dans son contraste avec une Europe morcelée, contraste qui apparaît presque à chacun des chapitres de ce livre, on finit par ordonner au moins un certain nombre de questions. S’il y a des points sur lesquels nous revenons avec insistance, au risque de nous répéter, et même parfois de sembler nous contredire, c’est parce qu’ils dominent tout. Ainsi, en montagne, les pics principaux reparaissent à chaque détour du chemin jusqu’à obséder le voyageur. Mais ils reparaissent chaque fois sous un aspect différent.

Pendant la dernière année de la guerre, nous avions écrit un livre qui a paru très peu de semaines avant l’armistice du 11 novembre 1918 et qui était destiné à montrer, par des exemples encore tout frais et tout sanglants, par l’histoire de trois générations dont la troisième avait payé pour les deux autres, qu’il y a des moments où quelques idées maîtresses des esprits, quelques décisions prises sous l’influence de ces idées, quelques mots écrits dans les actes diplomatiques à la suite de ces décisions, entraînent pour de longues années des conséquences incalculables. « Il arrive souvent, disait encore Louis XIV, qu’on veut obscurcir le mérite des bonnes actions en s’imaginant que le monde se gouverne de lui-même, par certaines révolutions fortuites et naturelles, qu’il était impossible d’éviter : opinion que les esprits du commun reçoivent sans peine parce qu’elle flatte leur peu de lumière et leur paresse, leur permettant d’appeler leurs fautes du nom de malheur et l’industrie d’autrui du nom de bonne fortune. » Ainsi, du 11 novembre 1918 au 28 juin 1919, ce n’est pas le hasard qui a décidé. Ce n’est pas la force des choses. Ce sont des hommes, avec leur caractère et leurs idées. Mille autres combinaisons que celles qui ont été adoptées étaient possibles. On s’en est bien aperçu en cours de route puisque, par telle ou telle intervention, plusieurs dispositions des traités ont été changées soit en bien, soit en mal. Maintenant il n’y a plus qu’à attendre, et, s’il se peut, à prévenir et à corriger les effets, « On aura les conséquences », avait dit le sage d’Israël, rassasié de voir les dirigeants recommencer les mêmes fautes et les foules confier leur vie et leurs destins aux mêmes dirigeants. Les conséquences viennent toujours. Et nous les avons déjà.




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