L’Angleteterre et l’Empire britanique
BAINVILLE Jacques

BAINVILLE Jacques
L’Angleteterre et l’Empire britanique






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DANS quelques pages lucides, où l’intelligence brille, que Jacques Bainville a mises en tête de la traduction d’un ouvrage de Frank H. Simonds, il dit : « Le véritable livre d’actualité est celui qui prend racine dans le passé et se prolonge dans l’avenir. » Aucun ne répond mieux à cette définition que le recueil des articles ici réunis en volume, et auquel j’ai été prié d’ajouter quelques mots d’introduction, vraiment inutiles. Un livre de Jacques Bainville, pas plus qu’une fable de La Fontaine, n’a besoin d’un discours préliminaire. Vouloir écrire une préface pour un tel livre frôle l’outrecuidance de l’homme légendaire qui s’est permis de porter des hiboux à Athènes. Cependant, par piété envers la mémoire de celui qui fut mon ami pendant plus d’un quart de siècle, j’ai accepté d’être cet homme.

Aux premières pages, nous sommes au printemps de 1914, à la veille de la Grande Guerre. Jacques Bainville scrutant l’horizon, y voit poindre la grande collision. Dès ces premières pages, en effet, on remarque les impatiences, l’irritation même de Bainville devant les hésitations, la longanimité des Partenaires « libéraux », trop « libéraux », de l’Entente cordiale. Pour lui, l’Angleterre et la France sont, de moins en moins, des États dignes de ce nom. Étaient‑elles, après tout, autre chose que « deux vastes bureaucraties alourdies sans relâche par la manie légiférante de deux assemblées jumelles » ?

La description fut, peut‑être, un peu sommaire. En tout cas, Bainville, faisant son tour d’horizon, lut extrêmement découragé. La Triple-Entente, d’après lui, se laissait régulièrement battre en détail dans toutes les grandes parties diplomatiques qui s’engageaient avec le système adverse. Peut‑être, à cette époque, Bainville manquait de mesure dans sa condamnation du Péché originel qui paraissait paralyser pour lui l’action concertée des « Curiaces de la Triple-Entente ». Il compare la diplomatie anglaise et la diplomatie française à celle de l’illustre Tartarin, qui possédait une collection complète d’armes terriblement dangereuses, mais qui s’épouvantait à l’idée qu’il était le propriétaire d’un aussi formidable arsenal et qui blêmissait en pensant qu’on pût s’en servir. Mais, ces inquiétudes, ces angoisses, ces colères de Jacques Bainville ne furent‑elles pas, après tout, rationnelles et utiles ? C’est qu’au moment d’écrire ‑moment pour lui presque aussi grave que celui de 1870 ‑l’Angleterre était réellement livrée à la corrosion du « libéralisme » et, quant à la France, elle était empoisonnée par la « démocratie ».

Ceux de nous qui avons vécu les années d’avant-guerre, avons passé par les mêmes affres que Bainville. Moi-même, au même moment, et même plus tôt, j’étais en train d’exhaler, dans la National Review, de Leo Maxse, les mêmes inquiétudes. Mais, lorsque la guerre éclata, lorsque sir Edward Grey, libéral des libéraux, ralliait autour de lui toute la molle et flottante opinion anglaise, nous avions tous oublié, Bainville le Premier et tout à coup, nos méfiances au sujet du libéralisme britannique. Bainville va jusqu’à s’enthousiasmer devant le spectacle d’une Angleterre où ses fautes du passé ‑ ses illusions tenaces, ses sentimentalités terriblement surannées ‑ se réparent à coups de canon. C’est presque d’un ton jubilant qu’un jour Bainville crie, dans une de ses formules plastiques dont il fut coutumier : « Nous voyons aujourd’hui que la guerre agit sur la démocratie autant que la démocratie sur la guerre. »

Pendant une assez longue période, donc, au fur et à mesure que la guerre continue, sa confiance en l’Angleterre se consolide. En même temps sa propre doctrine se précise. « De même que tout repose, à l’heure présente, sur la liaison des deux armées, dit-il, tout repose dans l’avenir sur l’union des deux pays. » L’Alliance était devenue, en effet, nécessaire à l’existence de l’une et de l’autre nation. Bainville frémit en pensant à ce qui fût arrivé si une guerre véritablement fratricide eut éclaté au moment de Fachoda. Et voici qu’il s’exclame : « L’heure du Chef unique est arrivée ! »

Le Chef unique, on le sait, ne tardait pas… La guerre lut gagnée. Mais un chapitre nouveau s’ouvrit. Il restait à gagner la paix. Neuf dixièmes des pages de ce livre reproduisent les constatations et les réflexions, souvent amères, de Jacques Bainville, en observateur quotidien des déplorables événements qui suivirent le Traité de Versailles, le « mauvais Traité » de Maurras, qui, pour lui comme pour M. Louis Marin, avait donné à la France une paix qui était « au-dessous de sa victoire ». Dès les premiers jours de l’après-guerre, Bainville, définissant la situation créée pour les deux peuples, les Anglais et les Français, par la fin des hostilités, écrivait ceci qui est, sans conteste, un des échantillons les plus caractéristiques de sa claire vision et de sa prévoyance : « L’Angleterre a fini la guerre dès le jour de l’armistice. La puissance maritime de l’Allemagne est brisée. La concurrence allemande est éliminée de la mer. Pour l’Empire britannique, la paix est une paix au comptant, une paix définitive. Pour nous, c’est une paix à terme, qui doit être réalisée au cours des années à venir. Nous avons des ruines à relever, des indemnités à percevoir. L’Angleterre n’a pas de ruines. Son indemnité, elle l’a reçue sous une forme indirecte, néanmoins tangible ; la disparition d’un rival. Est-ce que ce ne sont pas, entre les Anglais et nous, de très sérieuses différences ?… Des situations aussi contraires à tous les égards, des besoins si peu semblables, font qu’on Parle difficilement le même langage entre Français et Anglais. Nos grandes préoccupations ne sont pas les leurs, que nous comprenons peut-être mieux qu’ils ne comprennent les nôtres. Il est probable que plus nous insisterons sur les affaires d’Allemagne, sur la réorganisation de l’Europe et sur l’équilibre européen, et moins l’Angleterre nous entendra. »

À la lecture de cette page d’une si caractéristique perspicacité prophétique, je songe aux causeries, maintes fois renouvelées, entre Bainville, Delcassé et moi-même pendant ces moments angoissants de l’élaboration du Traité de Versailles. Ce furent des colloques tout secrets. C’est moi qui en avais pris l’initiative. Possédant depuis longtemps la confiance du grand ministre, le Richelieu de la Troisième République, de celui, en effet, qui, par l’Entente cordiale. avait défait Bismarck, je n’ai pas eu de peine à amener Delcassé à se rencontrer avec un homme dont il goûtait tous les matins la réconfortante sagesse. Bainville, de son côté, ainsi que moi-même, voyait en Delcassé l’homme dont l’oeuvre silencieuse d’avant-guerre avait rendu possible la victoire des Alliés. Nous nous rencontrâmes une vingtaine de fois pour de longues conversations et j’ai de ce grand républicain plusieurs lettres écrites après nos échanges d’impressions où il faisait l’éloge du bon sens, du flair, de la probité intellectuelle de son interlocuteur de l’Action française. Il est certain que cette communion confiante entre Delcassé et Bainville a été fort utile pour l’entretien de l’union sacrée entre Français pendant les premières années de la période d’après‑guerre. En toutes choses essentielles, l’homme d’État et le journaliste se trouvaient d’accord. Ils se partageaient leurs angoisses. Rien ne ressemble davantage à la page de Bainville que je viens de citer que telles lettres de Delcassé que je retrouve dans la collection que j’ai conservée. Après avoir terminé les hostilités selon la plus inepte des méthodes, la politique des Alliés, comme m’écrivait Delcassé, « a été par trop empirique : ils traitent les questions une à une, alors qu’elles sont liées ». Et l’antienne de ses lettres ne variait guère : « Ah ! mon ami, comme je tremble pour mes Alliances ! »

Oui, nous nous demandions quelquefois ‑ surtout après le renvoi du seul homme de France capable de parler nettement aux Anglais, j’ai nommé Georges Clemenceau ‑ si l’alliance franco-anglaise n’allait pas passer à l’état de souvenir, si, pour me servir d’une phrase de Bainville lui-même, les batailles d’Artois et des Flandres n’iraient pas rejoindre au musée la bataille de l’Alma.

Un jour vint, en effet, où Jacques Bainville, littéralement épouvanté par l’insistance de l’Angleterre à tout faire pour relever l’Allemagne ‑ business as usual ; let  bygones be bygones ‑ met franchement à la tête d’un article : « La France jetée par l’Angleterre dans les bras de l’Allemagne. » C’était le moment où mon vieux camarade de Harvard, Alan Houghton, ambassadeur des États-Unis à Londres, lance son slogan : Peace is an adventure in Faith ; « la paix est une sorte de pari de Pascal, ou, si vous voulez, un pari mutuel international, téméraire sans doute, mais le Starter c’est la Foi ». Vue du continent, l’Angleterre était, en effet, pour certains de nous (mes propres articles, publiés au Figaro pendant toute cette période, montrent combien nous étions d’accord, Bainville et moi), en train de détruire méthodiquement les résultats de la victoire. Que l’Angleterre le regretterait, Bainville l’a bien prévu, et sans ambages il le dit. Jour par jour, il fait le bilan des ravages de Locarno. Il note l’auto‑intoxication des Français au fur et à mesure que la collusion entre Stresemann et Briand renforce l’illusion que l’on pourra vraiment s’entendre avec les Chevaliers Teutoniques. Rien de flottant dans sa pensée. S’il se trompe parfois dans les à‑côtés de ses observations ‑ dans ses pronostics, par exemple, sur les projets britanniques au sujet de l’Égypte ‑ ce que j’ai appelé sa doctrine demeure solide. Elle ne flanche pas.

Jacques Bainville sait que la « bonne Allemagne » est un mythe. Il sait que l’homme qui a proposé le pacte rhénan des Quatre Puissances, qui prétendait être prêt à maintenir une zone démilitarisée couvrant toute la rive gauche du Rhin, méritait autant de confiance, et non pas davantage, que ses prédécesseurs de 1914, qui avaient violé le traité solennel qui garantissait la neutralité du territoire belge. Il sait que les Alliés avaient commis à Versailles le péché impardonnable, en créant une unité allemande plus forte même que celle de Bismarck, au lieu de retonnaître que pour l’Europe il n’y avait qu’une seule assurance de paix, l’existence d’une Allemagne morcelée, divisée et faible. Et il sait que la « Balkanisation » de l’Autriche‑Hongrie, sans la balkanisation de l’Allemagne, avait été l’absurdité des absurdités.

Le dernier article de ce livre est de mars 1935, il y a un peu plus de deux ans. Dans cet article, qui est d’une sérénité parfaite, Bainville fait comme le bilan de ses idées. Sa pensée « prend racine dans le passé et se prolonge dans l’avenir ». Il songe au grand Delcassé. L’Europe, constatait-il, était revenue à des condition qui ne ressemblaient que trop à celles de la période qui a précédé 1914. Une fois que je voyais Bainville à cette époque, il m’a dit, mettant la main sur l’épaule : « Ah ! mon ami, comme cela lasse, à la fin, d’être obligé de dire toujours la même chose ! » L’Angleterre, se demandait‑il toujours, et il le demandait à moi, est‑elle devenue plus clairvoyante ? J’étais plus optimiste que lui et j’ai insisté que « oui ». Je ne crois pas devoir le regretter. Mais, en face d’une Allemagne qui, d’ores et déjà, disposait d’une supériorité militaire la mettant à l’abri des sanctions, Jacques Bainville ne pouvait pas ne pas ressentir une grande anxiété. Il voyait clairement ce qui  est, en effet, le seul espoir de pouvoir éviter une catastrophe nouvelle : « l’existence d’une coalition résolue, capable de conseiller la prudence à l’Allemagne et de l’empêcher de passer aux actes ». Pour le succès d’une telle entreprise la France n’avait pas le choix des moyens. Elle devait « de son mieux, garder, à toutes fins utiles, le contact avec l’Angleterre et l’étendre avec l’Italie ». Et le livre se termine ‑ et c’est justice ! ‑ sous l’invocation du grand Delcassé : « Le travail à faire consiste à souder une à une les mailles d’une chaîne, le même travail de patience auquel Théophile Delcassé s’était voué jadis et qui porta ses fruits au jour du grand péril. »

Le mot de la fin est que Bainville avait appris l’art d’avoir raison, car avoir raison est, en effet, un art. Il faut un coeur d’une rare humilité pour être prophète. Les êtres ambitieux et les idéalistes inspirés, ou même les gens orgueilleusement malins, se livrent difflicilement à cet exercice de géométrie morale, consistant à tirer la résultante des forces de tous les faits, bons ou mauvais, dont on a connaissance. Pour avoir raison, il faut surtout ne pas se sentir responsable des faits qu’on a l’honneur de présenter. Jules Cambon, qui a eu raison toute sa vie, étudie, dans ce charmant petit chef‑d’oeuvre qui s’appelle le Diplomate, la manière du prince de Talleyrand : « Il avait le don de la prévision. C’est un don redoutable : l’homme n’aime pas qu’on l’avertisse. Et les Cassandres n’ont jamais été populaires. Pour lui, il avait les yeux fixés sur ce qui serait le lendemain, et c’était le lendemain qui déterminait sa conduite. »

De Jacques Bainville, écrivain, l’on pourrait dire la même chose. Et c’est réellement l’importance du livre actuel ‑ de ce livre qui « prend racine dans le passé et se prolonge dans l’avenir » ‑ qui classe Jacques Bainville, comme penseur, avec le Talleyrand de Jules Cambon.

W. Morton Fullerton.

La Toussaint, 1937.

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